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Source : Libération - Victor Mauriat et Cyril Zannettacci - 14/9/2018

A quoi ressemble la vie lorsque l'on est à la rue, sans famille, sans papiers, sans travail, et que l'on a traversé les pires horreurs pour en arriver là ?

Lorsque nous avons rencontré Omar, Kassem et Abdo, une brève discussion fut suffisante pour comprendre qu'il faudrait plus qu'une demi-journée pour trouver un début de réponse à cette question. Quelques jours plus tard, une seconde rencontre permit de nous mettre d'accord pour passer une petite semaine ensemble. Ils ont accepté de nous montrer les dessous de leur quotidien, leurs histoires passées, actuelles et futures. Durant cinq jours et dans un Paris déserté par les vacanciers, les trois jeunes hommes – dont les prénoms ont été changés –, ont accepté de nous servir de guides, d'intermédiaires et d'interprètes, à la découverte d'un milieu caché, loin des regards et des politiques publiques, dans les quartiers du nord-est parisien.

Un reportage de Victor Mauriat (texte) et Cyril Zannettacci (photos)

Omar a 29 ans.

Il est né dans un petit village dans le nord du Mali. Il a un fils de 7 ans, Muhammad, qui vit toujours dans son village aux côtés de sa mère et de sa grand-mère. Omar élevait du bétail avec son père près de Tombouctou. A la mort de son père en 2013, les groupes armés indépendantistes lui confisquent ses terres en le sommant de rejoindre leurs rangs. Refusant de prendre les armes, Omar quitte le Mali pour la Libye où il alterne entre jobs de misère et prison. En 2017, il réussit à gagner l’Italie, puis la France. L’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) étudie sa demande d’asile : dans deux mois, il espère pouvoir travailler. Omar est membre du collectif Solidarité Migrants Wilson très actif dans le quartier. Francophone, il parle et comprend tous les dialectes arabes et le bambara (Mali), ce qui lui permet de communiquer avec tous les arrivants ou presque.

Abdo a 28 ans.

Il est né en 1990 à Khartoum, la capitale du Soudan. Il grandit pendant que s'installe le pouvoir dictatorial d'Omar el-Béchir. Il vient d’une famille historique du pays et fait donc partie des privilégiés. Il va à l’école des élites et devient commerçant très jeune. Mais les années passant, la situation de sa famille se dégrade, raconte-t-il. Le jeune Abdo refuse de s’engager politiquement, il est alors considéré comme opposant au régime. Pour éviter la prison, il a rejoint l’Europe il y a quelques mois. Il ne parle pas un mot de français même s'il le comprend un peu. Il refuse de se confier sur le reste de sa vie. Il est cultivé, calme, et attentionné. Son objectif est d’apprendre le français et de s’investir auprès de ceux qui en ont besoin, comme le fait Omar qu’il considère comme un grand frère.

Kassem est le plus jeune de la bande, 21 ans.

Né à Ouarzazate au Maroc, il a fui la misère et surtout l'armée qui lui était fortement conseillée, comme à la majorité des hommes de sa famille. Entre 2015 et 2017, il a travaillé en Espagne principalement en boulangerie. C’est d’ailleurs le métier qu’il souhaiterait exercer ici, même s'il sait que l’éventualité d’obtenir un visa est faible. Le jeune homme croit en sa chance : pour venir en France il est resté accroché sous un camion pendant trente-six heures. Il est un peu impulsif et aime la boxe. Pendant ces quatre jours passés ensemble, c'est celui qui a le plus veillé sur nous. Kassem, tout comme Abdo, a fait d’Omar son mentor et souhaite faire ses preuves. Il nettoie systématiquement les endroits où il passe, jetant les déchets à la poubelle, débarrassant les pierres et les détritus sur son chemin...

 

Un abri pour sept

Omar, Abdo et Kassem nous emmènent visiter les endroits où ils vivent. Nous marchons tous les cinq le long du boulevard Ney, en direction de la Porte de la Chapelle. Après une bousculade involontaire, un bref incident éclate avec un «cracker», un des consommateurs de drogue qui squattent le quartier. L’histoire se termine sans coups ni violence, Omar est intervenu pour calmer tout le monde et éloigner le type. Les crackers «sont dangereux, on ne peut pas parler avec eux», raconte Omar. «Ils vivent derrière le bowling sur le périphérique, et viennent se mélanger à nous, surtout lors des distribution de nourriture ou de vêtements», ajoute Abdo.

En arrivant sur le boulevard des Maréchaux, le millier de réfugiés, demandeurs d’asiles et immigrés ne passe pas inaperçu. Répartis d’un côté et de l’autre de la ligne T3 du tramway qui fend l'artère en deux, ils sont tous en tee-shirt. Ils ont tous ont un sac à dos bien rempli et discutent par petits groupes, l’ambiance est plutôt silencieuse, ils semblent attendre quelque chose.

Omar et Abdo, le matin, en route pour la distribution de petit-déjeuner, boulevard Ney.

«Les familles sont dans les parcs et les zones à l’écart, avec les jeunes enfants et des personnes âgées», raconte Omar dans un français presque parfait. La plupart des immigrés établis Porte de la Chapelle viennent d’Afghanistan, d’Irak, d’Erythrée, de Libye, du Soudan, ou encore du Nord-Mali, autant de pays déchirés par des conflits. La France est choisie pour plusieurs raisons, en partie parce que l’administration italienne est saturée de demandes et donc extrêmement lente à traiter les dossiers. «J’ai un ami qui est là-bas, ça fait deux ans qu’il attend une réponse !» s’exclame Abdo. Les autres, moins nombreux, ont fui la misère du Nigéria, du Niger ou du Maroc. Tous ici ont empruntés le chemin libyen, connu pour ses horreurs. «Ici, en France ou en Europe, on vient tous du même pays, on est tous des Africains», explique Omar.

Quant à leur présence à la Porte de la Chapelle, elle s’explique à la fois par une question de mobilité (l’autoroute, les gares de l’Est et du Nord toutes proches), par la présence des anciens camps aux alentours et par une réalité socio-culturelle propre à la ville de Paris : il est plus facile pour un arrivant africain de vivre à la Porte de la Chapelle que dans le XVIe arrondissement. «Tous ceux qui arrivent ici sont très fatigués, ça influence leur choix, ils savent qu’il y a beaucoup d’immigration ici, décrit Kassem avec un fort accent marocain. Ils préfèrent arrêter de changer d’endroit.»

Au début, la vie des arrivants se concentre sur la demande d’asile. Nous sommes sous le pont entre la Porte de la Chapelle et le boulevard Ney (Paris XVIIIe), de l’autre côté de la bretelle qui mène au périphérique. Les nouveaux venus se bousculent autour des bénévoles parfois débordés. Beaucoup leur demandent de traduire les documents administratifs, un téléphone pour appeler le 115 ou l’Ofpra, ou un papier pour noter une adresse. Ils veulent tous travailler pour sortir de la misère et de l'errance. Pour y parvenir il faut réunir une de ces deux conditions : obtenir l’asile ou le statut de réfugié, ou avoir une demande à l’étude depuis au moins neuf mois. «La priorité, c’est les démarches administratives», confirme Abdo.

Dans l’attente de la procédure et en l’absence de prise en charge systématique, c'est la débrouille qui domine. Pour Omar, Kassem et Abdo, c’est une question de solidarité. Ils vivent derrière un chantier non loin du boulevard Ney, où ils ont aménagé avec des barrières vertes et grises un petit abri qu’ils partagent avec quatre autres personnes. «Ici c’est comme la Chapelle mais en plus petit, s’amuse l’un d’eux, un melting-pot. Deux Libyens, un Irakien un Malien, un Soudanais, un Nigérien, et un Marocain.» L’abri est composé de deux chambres sur 9 m2 dont l’une n’est pas protégée de la pluie. C’est là que dorment les trois hommes, à même le sol, en compagnie d’un autre arrivant. «Pour faire le lit, on met deux ou trois couches de couvertures, décrit Omar. Le matin il faut les cacher pour les protéger de la pluie, mais surtout du vol.»

Kassem arrive après les autres vers minuit, il fait une petite toilette avant de se poser pour la nuit.

Lorsqu’il pleut, ils se serrent à sept dans la partie couverte. Une plante verte d’environ cinquante centimètres est disposée à l’entrée de l’abri dans un pot constitué de bouteilles en plastiques : «Elle était tout petite quand nous sommes arrivés, ça nous fait plaisir de la voir grandir», raconte un des Libyens. «Nous ne sommes pas les plus à plaindre, la plupart des autres immigrés n’ont pas de point fixe», glisse Abdo, «même si à Khartoum, au Soudan, ce genre d’endroit ne sert que pour les motos», s’amuse-t-il. Bien qu'il ne leur serve qu'à dormir, ce lieu a permis d’installer une certaine routine. «Le soir, tout le monde rentre entre 22 et 23 heures», une à une, les silhouettes se succèdent au bout de l’allée qui mène au chantier. Lorsque le soleil se lève, le même rituel se met en place. «On se rassemble quelques minutes avant de partir et au retour, mais la journée chacun fait ce qu’il veut», précise Kassem.

C’est également un endroit où ils peuvent laver et sécher leur linge, pendant que d’autres le font sur les fontaines du boulevard Ney. «On lave les vêtements à la main avec du savon ou de la lessive presque tous les jours, dit fièrement le jeune marocain en frottant sa paire de chaussettes. C’est difficile d’être propre tout le temps mais on peut se laver, un petit peu, nous et nos vêtements grâce au bidon d’eau.» Six points d’accès courants sont installés sur le boulevard Ney, pour mille personnes. Sinon, il y a les fontaines publiques réparties dans les parcs du quartier.

Pain brioché et compote

L’un des plus gros points de tension concerne la nourriture. Les journées comptent en général un ou deux repas. Le reste n’est que grignotage (gâteaux sucrés ou salés achetés pour quelques centimes). Sur le boulevard Ney, 650 petits-déjeuners sont distribués au numéro 56 par l’association Aurore entre 9 heures et midi, au mois d'août. Au menu, un peu de pain brioché, une compote, un jus de fruit et un café. Coincé entre un stade de football et la bretelle d’accès au périphérique, le local, partagé par trois associations, ne paie pas de mine. Des barrières sont disposées le long du trottoir pour réguler la distribution. Les membres de l’association ressemblent à des videurs, tout se passe dans le calme. De temps à autre, Minh, une Vietnamienne qui a connu les périples des boat people il y a 40 ans, brave l’interdiction préfectorale pour servir le dîner aux arrivants depuis le coffre de sa voiture. Pour elle, la distribution n’est pas simple. «C’est souvent la foire d’empoigne, mais en ce moment c’est de pire en pire», dit-elle en tentant de quitter les lieux. Certains, regrettant de ne pas avoir été servis tentent d’ouvrir son coffre de force pour attraper un ou deux morceaux de poulet. D’autres, plus raisonnés, protègent ses arrières et Minh démarre en trombe. «Je fais tout moi même ! Comme si c’était pour mes enfants ! Mes 250 repas partent en trente minutes alors qu’il y a un centre qui en distribue trois fois plus à la Villette !» regrette-elle. Une fois arrivée sur son second lieu de distribution, l’immuable boulevard Ney, elle s’insurge contre sa solitude : «Et voilà ils ont dégueulassé ma voiture ! C’est le chaos à chaque fois et la police non seulement ne m’aide pas, mais jette mes repas !»

Dans leurs campement de fortune à la frontière entre Paris et Saint-Ouen.

Après avoir trouvé soutien et assistance auprès d’Omar et Abdo pour finir la distribution, la discussion se poursuit entre arrivants d’hier et d’aujourd’hui. «J’ai connu les traversées périlleuses avec des passeurs qui ne pensaient qu’à l’argent et à violer les femmes, je sais à quel point c’est dur de continuer à vivre après ça», raconte Minh la voix tremblante. «C'est vrai ça, moi aussi j'ai assisté à ça entre la Libye et l’Italie», articule Omar avant de poursuivre : «On devait penser à garder de l’argent pour payer l’eau pendant la traversée, beaucoup sont morts parce qu’ils n’en avaient pas...» Les larmes aux yeux, Minh est presque en train de crier : «Voilà ! C’est ça que nous avons connu il y a quarante ans et cette horreur recommence. Nous étions trois bateaux de dizaines de jeunes filles assez bourgeoises. Seul un, le mien, est arrivé sur la terre... mais nous avons toutes été violées.» Omar hoche la tête : «J’ai parlé à des femmes enceintes en Libye avant d’embarquer, elles sont parties juste avant ou après moi…» Il prend une respiration et conclut : «Je sais qu’elles ne sont jamais arrivées.»

Omar, Abdo, et Kassem sont unanimes, c’est à cause de toutes ces épreuves qu’ils ont «besoin de rester ensemble, disent-ils. Nous nous sommes rencontrés ici, et nous avons tout de suite compris que nous pourrions compter les uns sur les autres.» Ils se prêtent un peu de tabac ou quelques euros. Malgré les échanges et les regards complices, ce sont de petits groupes éphémères, qui s’accommodent d’un quotidien fait de galères. Il y a de l’entraide, de la bienveillance, du partage, mais «chacun fait sa vie en fonction de ses opportunités».

Le portable maintient un lien entre les gens, malgré la distance, qu’ils soient immigrés ou militants associatifs. «On est dans un endroit que l’on ne connaît pas. Avec ça, on reste proche de ce que l’on connaît.» Ils se maintiennent informés autant qu’ils peuvent ce qui leur fait du bien, même si les nouvelles ne sont pas toujours bonnes. «L’esclavage existe encore aujourd’hui au Mali, en 2018 ! Souvent je reçois des vidéos qui le montrent ! Quand j’aurai les papiers, je montrerai à la France ce qu’il se passe chez moi», promet Omar. Au gré des rencontres, les souffrances affleurent : «Nous les Fours [un peuple d'Afrique de l'Est vivant principalement au Darfour, ndlr], on ne pourra jamais retourner au Soudan», déplore Issa, qui se joint à nous un moment. Il a vu son père prendre une balle dans la tête tirée par la milice du président Omar el-Béchir, les Janjawids.

Les pieds dans l'eau

Pour échapper aux pensées qui «tordent l’esprit», selon les mots d’Abdo, tous sont à la recherche de moments d’oubli, de détente, de répit, de rien. Ces instants existent souvent au travers de l’errance, des discussions ou des silences, assis sur un banc ou déambulant dans la rue. Beaucoup manifestent une envie de raconter ce qu’ils ont vu et affronté. «On souffre dans notre tête», entend-on régulièrement.

Pour lutter contre ces maux, une association franco-britannique tente de créer des moments d’oubli grâce à la culture. Good Chance permet à tous ceux qui le veulent de monter une pièce de théâtre par semaine et d’y pratiquer la danse ou le chant. C’est Omar qui nous y emmène un après-midi chaud et ensoleillé : «Ce soir, il y a le spectacle, mais avant on va répéter.» Curieux, Kassem et Abdo le suivent. «Je n’aime pas faire du théâtre mais j’aime bien le regarder», glisse discrètement Abdo. La journée est une parenthèse. La représentation a lieu à 19 h 30 sur une péniche jaune et blanche sur les quais de l’Eglise de Pantin, le Barboteur. Après une dernière répétition le long du canal, une guinguette rythme le reste de l'après-midi.

Omar à sa répétition de théâtre au lycée Jean Quarré.

«Ça c’est une bonne journée !» s’exclame Kassem en se jetant dans le canal de l’Ourcq. «Ça fait du bien de ne plus être à la Chapelle, confirme Abdo les pieds dans l’eau, c’est toujours du stress là-bas, il y a toujours de la tension.» Un petit moment de lumière avant de retourner à l’ombre.

Pour les fondateurs de Good Chance, «c’est une manière d’accueillir dignement» les arrivants. «Il faut trouver la dimension humaine en chacun, les gens veulent rester ici, ils ont donc le droit de s’exprimer. Ce que permet le théâtre, c’est de créer un univers commun», expliquent Joe Murphy et Joe Robertson, les directeurs artistiques. «Le théâtre nous permet d’exprimer physiquement aux gens pourquoi on est ici, pourquoi on a quitté notre pays... On est comme tout le monde, on a besoin de parler !» explique Omar. «Mais le problème pour communiquer avec vous, c’est quand même la langue, poursuit-il. Parce que moi je parle bien français mais je suis presque le seul, et je ne peux même pas écrire ou lire !»

Lorsque les échanges ne sont pas en arabe, ils restent limités. «Tous demandent des cours de français mais comme ils ne sont pas bien dans leurs vies quotidiennes, ils ont du mal à faire la démarche tout seul», explique Sarah Mahalaine, du collectif Solidarité Migrants Wilson. Il faudrait venir vers eux, au moins au début.» La grande majorité parle arabe, ou au moins un dialecte. Seuls les Afghans, les Nigérians et les Erythréens parlent anglais.

Un après-midi vers 14 heures, Abdo nous emmène à la bibliothèque municipale Václav-Havel. «Je viens souvent ici, je regarde les livres, j’essaye d’apprendre, mais surtout je suis au calme.» La bibliothèque attire beaucoup de migrants qui viennent recharger leur téléphone, feuilleter un livre, ou faire des photocopies. C’est également un lieu où ils reçoivent une aide administrative.

Assis autour d’une table, Omar et Abdo sont interrompus par un vigile, qui nous demande de sortir de cette salle de travail silencieuse. Abdo bouillonne, semble vouloir protester, mais poli et entraîné par Omar, il ne dit rien. En sortant, il explose : «J’avais beaucoup d’argent avant, beaucoup d’argent ! Jamais on ne m’aurait parlé comme ça ! C’est à cause de mon apparence», dit-il en tirant sur son tee-shirt. Autrefois riche commerçant – il vendait des chauffe-eaux –, il accepte mal son nouveau statut social.

Se reconstruire une identité est difficile, mais certains y parviennent. Si Abdo est en pleine réflexion, Omar a trouvé la sienne : beaucoup de ses compagnons, le sachant polyglotte, viennent le trouver pour un contact associatif, une traduction, ou un renseignement. Il raconte, inquiet : «Hier matin j’ai vu un couple de Soudanais qui dormait depuis trois nuits dehors avec un enfant de 18 mois, je les ai accompagnés au parc pour qu’ils attendent et rencontrent Utopia56 mais ils ne sont pas restés là où je leur avais dit.» Deux jours plus tard, tout sourire, il nous confiera : «J’ai appris qu’ils avaient été pris par une maraude de la mairie, Dieu soit loué.»

Ce matin, jour de l'Aîd El-Kébir, Omar et Kassem mangent de la viande qu'un inconnu leur a donnée une heure plus tôt.

La religion est le socle commun des arrivants de la Porte de la Chapelle. Demain c’est l’Aïd el-Kébir : «Il faut que l’on soit propre pour aller à la mosquée, cela fait vingt-neuf jours que je n’ai pas prié parce que je n’étais pas assez propre.» La tradition veut que l’on sacrifie un mouton pour cette occasion. «A Naples, l’année dernière, les Italiens nous avaient ramené sept moutons dans le camp, j’avais même pu en égorger un», se rappelle Omar. Cette année, seuls quelques privilégiés, dont Omar et un de ses amis libyens, pourront manger de la viande : «On était au bon endroit au bon moment. Deux ou trois voitures se sont arrêtées sur le boulevard Ney et ont apporté des bananes, des prunes et des légumes… mais aussi de la viande, on s’est précipités !» racontent-ils assis dans un coin en croquant dans la viande à pleines dents. «C’est quand même un petit Aïd !»

Retour à l'ancien camp

Le lendemain, Omar et Kassem distribuent, avec l’association Solidarité Migrants Wilson, des savons, des brosses à dents et des rasoirs à une soixantaine d’Erythréens qui dorment depuis quelques jours sur la bordure de la bretelle d’accès au périphérique extérieur à la Porte d’Aubervilliers. En nous voyant arriver, Omar se précipite vers nous : «On aide les familles à empaqueter leurs affaires, la police veut les faire partir.» Ils sont cinquante, peut être plus, à être évacués.

Sur un trottoir, à l’entrée de la ville d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), une trentaine d’Erythréens sont entourés de policiers en gilet pare-balles. Il y a principalement des hommes de tous âges, mais aussi quelques femmes avec pour certaines, des enfants sur le dos. Autour d’eux sur le sol, des tentes, des matelas, des réchauds, et surtout des dizaines de sacs poubelle remplis de couvertures et d’effets personnels. Certains policiers s’adressent directement aux associations : «La zone va être nettoyée, vous devez leur signifier qu’ils doivent se disperser, où ils veulent mais pas ici.» Aucune prise en charge n’est prévue. «Pas aujourd’hui», se justifient-ils. Une distribution organisée par plusieurs associations est prévue dans quelques minutes, de l’autre coté du périphérique. «Nous n’empêcherons pas la distribution», assurent les agents de l’Etat. «Mais où va-ton aller avec nos affaires ?» Des protestations, en anglais, émergent de la foule. Lorsque certains commencent à se diriger vers le parc Anaïs-Nin, lieu de la distribution, les forces de l’ordre dressent un cordon et ordonnent dans un anglais haché : «Par là c’est la ville de Paris, par là c’est la ville d’Aubervilliers, vous pouvez aller à Aubervilliers, mais pas à Paris.» Sans trop d'explications, ils repoussent pas à pas le groupe hors de la capitale.

Une partie de la distribution a lieu, malgré tout, sur un parking commercial. Après le repas, les arrivants sont à nouveau chassés, cette fois par le personnel de sécurité. Au bout de trente minutes de marche, ils trouvent refuge sous un pont le long du canal Saint-Denis. C’est que là certains d’entre eux reconnaissent les lieux et s’exclament : «C’est là qu’il y avait le camp.» Le lieu est en travaux, mais désert. «Tant qu’il n’y a pas de problème, on reste là», dit l’un d’eux en arabe. Une partie de football s’engage sur l’esplanade au bord du canal. Un peu à l’écart contre une barrière de chantier, une jeune femme profite de ce répit pour changer la couche de Miky, 21 mois.

On entend, au loin, les voitures sur la rocade parisienne. Il y a plusieurs mois, il y avait ici un des plus grands campements de France. Ce soir, cinquante Erythréens y passeront la nuit. Comme les 2 000 personnes avant eux, ils seront remis à la rue demain.

 

Crédits

Texte : Victor Mauriat

Photos : Cyril Zannettacci.

Production : SixPlus

Publié le 14 septembre 2018

 

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