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Source : Mediapart - Yves Faucoup - 30/1/2019

Des familles à Toulouse, au bord des berges de la Garonne ou sur l'île du Ramier, dorment dehors la nuit, parfois par moins 5 degrés. Des associations se battent pour obtenir des autorités publiques qu'elles prennent des décisions d'urgence afin de les mettre à l'abri. Une solution très provisoire, avec tentes de la Protection Civile, a été recalée par la bureaucratie ministérielle.

Le Collectif d'entraide et d'innovation sociale (CEDIS), très actif à Toulouse pour l'hébergement des gens à la rue, ayant repéré un bâtiment public disponible, appartenant à un ministère, vide depuis deux ans (sur un terrain en friche depuis quinze ans) a longtemps réclamé, en vain, qu'il soit aménagé pour y héberger des sans-abri. Finalement, récemment, face à l'insistance du collectif, la Préfecture a étudié à nouveau cette possibilité et a obtenu la mobilisation de ce bâtiment qui permettra d'accueillir pendant quelques mois 200 personnes.

Début février, une association gestionnaire, spécialisée déjà dans l'hébergement d'urgence, devrait être désignée pour une installation dans les lieux prévue dans un mois et demi environ. Auparavant, l'aménagement interne du bâtiment aura été réalisé par l'Agence Intercalaire (1) pour permettre l'installation des familles dans des conditions correctes. Il ne s'agirait que d'une occupation temporaire, jusqu'au début de juillet, bien que des négociations sont en cours pour obtenir une prolongation au-delà.

 Tentes militaires pouvant héberger des sans-abri [immoz.info]

En attendant, il était prévu d'installer, ailleurs à Toulouse, des tentes de l'Armée (pour 10 à 15 personnes chacune), gérées par la Protection civile, utilisées habituellement dans des opérations extérieures, sur des zones parfois de guerre. Ce campement aurait pu accueillir environ 300 personnes, adultes et enfants, qui vivent actuellement dehors, dans des conditions insupportables, avec des enfants, ce qui n’était jamais le cas jusqu’alors (ils étaient dans des squats ou dans des bidonvilles, mais pas sous tentes). 

Les associations qui suivent ce dossier sont la Fédération des Acteurs de la Solidarité (Occitanie, FAS ex-FNARS), le Collectif Inter-associations de Toulouse (CIAT), la Fondation Abbé-Pierre, l'URIOPSS Occitanie, le GPS (regroupement de travailleurs sociaux) et le CEDIS. Ces associations et la Préfecture étaient d'accord pour mettre en place au plus vite ce projet de tentes militaires mais, dans un ministère, quelqu'un s'y est opposé. Sans que l'on en connaisse vraiment la raison : parce que cela ferait "appel d'air", selon la formule odieuse mais consacrée par les opposants à toute solution humanitaire, parce que cela serait réclamé ailleurs et donnerait une image de la France devenant camp de réfugiés ? On ne sait.

Photo extraite du film d'Olivier Cousin "Un toit sur la tête" [© Narratio films] 

Toulouse est identifiée depuis longtemps comme une ville très active quant aux réquisitions. La mobilisation militante et solidaire a conduit, au fil du temps, à l'occupation de nombreux bâtiments pour y loger des sans-abri. Dans le passé, ce fut le cas célèbre de l'immeuble qui deviendra, à force de persévérance de la part des personnes qui menaient la lutte, à la maison d'accueil Goudouli, qui fonctionne toujours, hébergeant sur la durée d'anciens SDF. Par ailleurs, le CEDIS a une tradition de lutte en ce domaine, comme le film Un toit sur la tête d'Olivier Cousin l'a bien montré. Par ailleurs, j'ai décrit dans un article paru sur ce blog en novembre 2017, la méthode d'intervention du CEDIS, faite d'actes subversifs et de capacités de négociation.

Geneviève Genève, pour le CIAT, collectif qui a au moins 30 ans d'âge et regroupe 20 associations humanitaires et caritatives (2), une de ses six coordonatrices, devant l'accroissement du nombre de personnes à la rue, insiste sur la nécessité d'ouvrir des places et de faire du logement très social, que ce soit hiver comme été (il y a plus de morts à la rue l'été), et d'assurer un accompagnement social, car la mise à l'abri ne suffit pas : il faut aider la personne à accéder à un logement.

Anne-Claire Hochedel, pour la FAS, reproche à l'État de ne pas avoir de réflexion globale et de ne pas anticiper. Tout est toujours dans l'urgence. Ce bâtiment que propose la Préfecture (et c'est très bien) aurait pu être aménagé plus tôt, et il ne serait pas nécessaire, là, en plein hiver de chercher une solution d'urgence en attendant qu'il soit prêt à accueillir des familles et des personnes isolées actuellement à la rue dans des conditions inadmissibles. Par ailleurs, le pouvoir central réduit les crédits destinés aux CHRS (centre d'hébergement et de réinsertion sociale). Si certains élus de la Ville sont mobilisables et si l'État finit par bouger un peu, par contre le Conseil Départemental est le grand absent quand il s'agit de trouver des solutions, excepté ses interventions liées aux mineurs et aux familles dans le cadre de l'Aide sociale à l'enfance. 1500 personnes sont actuellement hébergées dans des hôtels, dispositif à saturation au point que 30 familles qui devraient être hébergées ne peuvent l'être faute de places disponibles. Par ailleurs, l'accompagnement social est nettement insuffisant, alors qu'il est indispensable pour aider ces personnes à trouver des solutions hors hôtel.

Non-assistance à personnes en danger

Campement actuel à Toulouse, en bord de Garonne [Photo Thomas Couderette] 

Les associations citées plus haut ont écrit le 15 janvier au Préfet de Haute-Garonne pour lui rappeler que "plus de 300 personnes dont des enfants, sont contraints de vivre dans des jardins publics, sur les bords de la Garonne faute de place dans le dispositif d'hébergement". En effet, elles sont installées dans des tentes de camping, abris de fortune, sans point d'eau ni sanitaire, ni chauffage. Dans ce courrier, était dénoncé le fait que les conditions d'accueil habituellement proposées par l'État sont le plus souvent indignes : gymnases ouverts sur plusieurs mois, lieux d'hébergement fermés en journée. Tout en reconnaissant que l'installation sous tente n'est pas la meilleure solution, les associations considèrent cependant que les tentes militaires avaient le mérite d'être un lieu sécurisé, chauffé, doté de sanitaires et où les personnes pourraient rester 24 heures sur 24. Cela permettait aussi "de procéder aux premières évaluations de leurs besoins afin d'assurer une orientation vers des services et des lieux adaptés".

Le refus de mettre en place cette solution conduit toutes ces personnes, souvent très vulnérables (enfants parfois en bas âge, femmes enceintes, personnes âgées ou malades) à rester confrontées à des risques sanitaires énormes (3). Les associations dénoncent une non-assistance à personnes en danger, alors même qu'"une collaboration efficace entre l'État et les acteurs associatifs se construisait autour de ce projet à plusieurs phases et permettait d'envisager la mise en œuvre de solutions intéressantes pour les personnes concernées". Le Préfet est sollicité pour qu'il agisse toujours en vue de cette solution.

Autres solutions

 

Action du collectif Immobilier Sans Frontières devant Toulouse-Métropole, à Toulouse, le 25 janvier [Photo YF] 

Parallèlement à ce gros chantier, d'autres luttes ont lieu pour que des bâtiments publics soient mobilisés. Ainsi, la Métropole de Toulouse dispose d'un outil pour agir sur le foncier, avec l'EPFL, établissement public foncier local, menant des opérations foncières et immobilières pour le compte de 4 établissements publics de coopération intercommunale. Cette instance frileuse rechignait à bouger alors même que l'État et la mairie sont prêts à des concessions.

Thomas Couderette, du CEDIS, prenant la parole lors de l'action devant Toulouse-Métropole le 25 janvier [Photo YF]

Ce vendredi 25 janvier, le collectif Immobilier Sans Frontières a appelé à venir manifester devant la Métropole de Toulouse (dont le Président est Jean-Luc Moudenc, le maire de Toulouse). Ce collectif est composé du CEDIS, de la CGT Action sociale, du DAL (Droit au logement), des collectifs de squats (celui du Maquis, et celui du Russell), d'Emmaüs et de la Ligue des Droits de l'Homme (LDH) : les militants de ces organisations se sont rassemblés devant ce siège bien gardé par la police. Et des petites tentes de camping ont été rapidement montées pour marquer le coup.

Un militant du DAL, le 25 janvier [Ph. YF]

En réalité, le matin même, apprenant cette action publique, la présidente de l'EPFL décidait de se mettre en mouvement et envoyait un mail au Collectif proposant un rendez-vous pour ce mardi 29 janvier. Ainsi l'EPFL (instance rattachée à la Métropole de Toulouse) s'engage à "mobiliser" des bâtiments dont elle dispose afin d'envisager des solutions temporaires d'accueil. Il importe de noter ici que l'État a une compétence forte en matière de logement, sans en avoir toujours les moyens puisque ce sont les collectivités qui aménagent le territoire et possèdent de nombreux bâtiments.

Il va de soi que l'approche de tels problèmes de logement sur l'aire urbaine toulousaine (1,2 million d'habitants, 452 communes, sur un territoire plus large que la seule Métropole) suppose que l'on ne se contente pas de faire appel à la seule ville de Toulouse. D'autres collectivités et institutions doivent être sollicitées car elles peuvent agir et éviter que tout se concentre sur le centre-ville.

Il en est de même sur tout le territoire français, il importe que s'impliquent fortement toutes les entités mobilisables : les collectivités, telles que communautés de communes, communautés d'agglomérations, mais aussi tout simplement communes, ainsi que les propriétaires publics de bâtiments, tels qu'entreprises et hôpitaux publics, et bailleurs sociaux. L'État devrait mettre le paquet pour que cela soit réalisé, ne serait-ce que parce qu’une personne à la rue, à terme, coûte deux fois plus cher que si elle était hébergée. Mais il semble parfois jouer la montre, gagner du temps, prenant des risques énormes, car si un enfant ou un adulte venait à mourir en essayant de dormir par moins 5 degré, il est bien possible que la responsabilité des pouvoirs publics serait recherchée. Et les valeurs de la République ne consistent pas à éviter que des êtres humains meurent mais à faire en sorte, tout simplement, qu'ils puissent vivre dans la dignité.

Campement des Arènes, sur un parking, à Besançon, démantelé depuis par la Préfecture du Doubs en octobre 2018 [Photo YF] 

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(1) L'Agence Intercalaire a été créée spécialement pour accompagner les propriétaires, dans ce genre de situation d'"occupation temporaire des bâtiments et des espaces inhabités". Son ambition est de "redynamiser la ville, servir la création et le développement d'activités entrepreneuriales, associatives et culturelles en permettant à des porteurs de projet d'accéder à des locaux à coûts réduits". On comprendra mieux les beaux objectifs de ce regroupement d'architectes, d'urbanistes, de travailleurs sociaux et de militants divers quand on saura que l'agence est portée par l'association Mutualisation pour l'Innovation Sociale et la Solidarité (MI2S) dont le président n'est autre que Thomas Couderette, l'animateur principal du CEDIS.

(2) Dont Médecins du Monde, Secours Catholique, Croix-Rouge, Groupe Amitié Fraternité (GAF), fondé il y a une trentaine d'années par des SDF, Cité la Madeleine (Association des Cités du Secours Catholique), Emmaüs, Entraide Portestante, La Roulotte Solidaire, Pas Sans Toit 31, Petits Frères des Pauvres, Société SaintVincent : https://www.collectif-toulouse.org/

(3) A noter qu'en ce début de XXIème siècle, en France, des femmes enceintes dorment à la rue, accouchent et, l'été, sont renvoyées chez elles, c'est-à-dire sous tente, avec des nouveaux-nés, dans des conditions de risque extrême. L'hiver, les hôpitaux les gardent tout de même un peu plus longtemps, en sachant qu'elles et leur bébé dormiraient dans le froid. Tout récemment, il a fallu que des travailleurs sociaux se battent pour obtenir qu'une femme reste un peu plus à la Maternité après son accouchement afin qu'elle ne se retrouve pas dans une petite tente sordide avec son bébé en bord de Garonne. Vingt femmes isolées, victimes de violence ou risquant de l'être (étant à la rue) sollicitent en vain le 115, qui ne peut rien leur proposer.

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Extrait de l'Appel intitulé Stop au gâchis humain !, publié le 8 janvier dans Libération et le 29 janvier sur son blog de Mediapart par Roland Gori, psychanalyste, auteur de La Fabrique des imposteurs (2013) :

"La fraternité est la seule valeur à même de « réconcilier ces sœurs ennemies que sont la liberté et l’égalité » (Bergson). La Démocratie a pour exigence première le « prendre soin », le prendre soin de soi et de l’Autre sans lequel il n’y a pas de vie qui mérite d’être vécue. C’est pour cela que nous ne devons plus laisser à la rue ces enfants, ces femmes, ces hommes, ces familles que notre République a les moyens de prendre en charge, et dont le coût sera moins prohibitif que les opulences financières, les obésités luxueuses que le laisser-faire politique du néolibéralisme a permis. A moins que le spectacle de cette misère ne soit partie prenante des méthodes d’intimidation sociale que le politique pratique depuis quarante ans. Le pays a les moyens de prendre soin de la vulnérabilité de ses citoyens."

Pour rédiger cet article :

J'ai rencontré et contacté plusieurs acteurs de diverses associations, dont Thomas Couderette (CEDIS), Geneviève Genève (CIAT) et Anne-Claire Hochedel (FAS), ainsi que des travailleurs sociaux et des occupants de squats.

 

Photo extraite du film d'Olivier Cousin "Un toit sur la tête" [© Narratio films]

Pour en savoir plus :

Sur ce blog :

. Un toit sur la tête, 27 novembre 2015.

. Hébergement d'urgence et solutions pérennes, 20 novembre 2017.

 Sur le site le24heures.fr :

. "Le Plan Grand Froid n'est pas à la hauteur", par Camille Obry, le 7 janvier. Interview de Thomas Couderette.

Communiqué de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS) du 29 janvier sur le Grand froid et la situation critique des personnes et familles sans-abri, listant les situations les plus préoccupantes, à Paris, dans la Seine-Saint-Denis, à Toulouse, à Lyon, à Lille, à Nantes. Le communiqué évoque, entre autres, "l'épuisement des travailleurs sociaux".

Billet n° 445

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