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Stop Dublin Le Perthus

Source : Le Monde - Isabelle Mandraud - 10/5/2019

Quatre ans après la crise migratoire (4/4). Les rares réfugiés qui arrivent encore sont confinés dans des conditions critiques.

Vu du ciel, le premier aperçu nocturne de Lesbos, tandis que l’avion en provenance d’Athènes décrit une boucle au nord de cette île grecque, est un bateau puissamment éclairé avec, rivé à son flanc, un bateau pneumatique vidé de ses occupants. Morteza a été recueilli de la même façon. Comme tant d’autres, ce jeune Afghan, tout juste âgé de 18 ans, a traversé de nuit, sur une embarcation de fortune, les 7 kilomètres qui séparent la Turquie de Lesbos. C’était en janvier. Depuis, il partage une tente avec neuf compatriotes dans ce qui est devenu le plus grand camp de réfugiés d’Europe, à Moria.

Tous les migrants ainsi récupérés en mer par les garde-côtes grecs sont acheminés ici, sur cet ancien terrain militaire, situé tout près de Mytilène, la principale ville de Lesbos. L’endroit tient tout à la fois de lieu de centre d’enregistrement officiel de l’Union européenne (les fameux « hotspots ») et de camp longue durée pour demandeurs d’asile.

Derrière plusieurs rangées de barbelés, des dizaines de conteneurs où s’entassent des familles s’étalent à perte de vue. Gardé par la police, le site, qui possède son propre centre de rétention, accueille près de 5 000 migrants, soit plus du double de sa capacité. Les derniers arrivés ou ceux qui le préfèrent vivent sous des tentes à l’extérieur de l’enceinte, un espace baptisé « l’oliveraie » qui ne cesse de s’étendre. En majorité syriens en 2015, ils sont aujourd’hui à plus de 70 % originaires d’Afghanistan.

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L’île compte deux autres camps bâtis en 2015 pour répondre à l’urgence. Tout proche, Kara Tepe, géré par la municipalité avec des fonds du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), accueille 1 300 migrants, uniquement des familles. Sur la route de l’aéroport, Pikpa, né à l’initiative de résidents de l’île et financé par des dons privés, en héberge près d’une centaine d’autres. A Lesbos, sur les 6 913 migrants enregistrés début mai, 43 % sont des enfants. Tous sont libres d’aller et venir, mais tous sont aussi prisonniers sur l’île.

Des femmes et des enfants noyés

Cinq mois après son arrivée, Morteza ne rêve plus de Paris ou du Luxembourg, comme au début de son terrifiant périple, accompli seul. Il limite désormais ses ambitions à la prochaine étape, Athènes. Atteindre le « continent », c’est déjà avoir la garantie de ne pas être renvoyé « de l’autre côté ». Depuis l’accord signé en mars 2016 entre l’UE et la Turquie, Ankara, qui s’est engagé à contrôler ses côtes pour freiner les départs en mer Egée, accepte en effet les « retours » forcés depuis les îles grecques voisines, pas au-delà.

La mise en œuvre de cet accord controversé a considérablement réduit l’afflux de migrants. En 2015, ils étaient des milliers, 4 000, 5 000, à s’échouer chaque jour sur les rivages de Lesbos. Quatre ans plus tard, plusieurs dizaines de clandestins parviennent encore à franchir chaque semaine les mailles du filet, 99 très exactement, entre le 27 avril et le 5 mai, selon le HCR – un chiffre en nette baisse par rapport à l’an passé. La situation n’en reste pas moins dramatique. Le 3 mai, 9 personnes, 4 femmes et 5 enfants, ont péri au large de la Turquie lors du naufrage de leur canot qui se dirigeait vers l’île avec 17 passagers à bord.

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Surtout, les délais d’attente des demandeurs d’asile se sont accrus, transformant le camp, qui tire son nom du petit village voisin de Moria, en une gigantesque salle d’attente oppressante. Les migrants restent confinés sur l’île pendant huit mois, un an, parfois plus, dans l’attente d’une décision des autorités grecques. Le premier entretien de Morteza n’est pas prévu avant septembre.

« Les procédures sont très longues, or beaucoup de réfugiés souffrent de syndromes post-traumatiques »

« Les procédures sont très longues, or beaucoup de réfugiés souffrent de syndromes post-traumatiques », soupire Dimitris Patestos. Médecin cardiologue, coordinateur de Médecins du monde en Grèce, il s’alarme de la santé psychologique des migrants qui se dégrade. Le désarroi, l’inactivité, la promiscuité, les conditions difficiles rongent un peu plus ceux qui ont fui la guerre, la torture, les violences sexuelles et la misère. Il n’y a pas assez de douches à Moria, peu ou pas du tout d’eau chaude (l’eau froide est coupée la nuit), un W-C. pour 70 personnes en moyenne… A cela s’ajoutent les files d’attente pour tout, pour manger, voir un médecin…

Opposée à « la politique de confinement », l’organisation Médecins sans frontières s’est retirée du camp en 2017, préférant ouvrir, juste en face, une clinique pédiatrique, puis une autre, spécialisée en psychiatrie, la même année, au centre de Mytilène. « Nous ne sommes pas à Calais, sur un site sauvage, nous sommes dans un centre officiel européen. C’est un choix politique de les laisser dans de telles conditions », s’insurge Caroline Willemen, coordinatrice de la délégation MSF, qui compte près de 100 personnes sur place.

Les cafés refusent les migrants

Déjà tendue, la situation est devenue explosive cet été lorsque le nombre de migrants a dépassé 9 000 dans l’île, dont plus de 7 000 à Moria. Des cas d’automutilation, parfois des tentatives de suicide, ont été rapportés parmi les migrants de plus en plus vulnérables. Face à cette dégradation, les transferts vers le continent ont été accélérés. « Il y en a eu 4 000 cet hiver, à raison de 1 000 par semaine », indique Astrid Castelein, chef de la délégation du HCR sur l’île. Les « retours » en Turquie sont limités.

« L’important, c’est d’offrir un maximum de dignité »

Tout n’est pas si sombre à Lesbos. La municipalité de Mytilène est fière de faire visiter le camp de Kara Tepe. Les 261 conteneurs, avec pas plus d’une famille chacun, sont espacés, les allées pimpantes. Des espaces de convivialité ont été créés. Mais les places sont limitées et la liste d’attente est longue pour intégrer ce centre géré par le dynamique Stavros Mirogiannis. Lui-même, ex-militaire, faisait partie des équipes de secours en mer en 2015. « L’important, c’est d’offrir un maximum de dignité. Tout le monde est fatigué, je suis fatigué, mais on n’empêchera jamais quelqu’un d’espérer une vie meilleure », raisonne-t-il.

Quatre ans après les premières arrivées massives, l’extraordinaire solidarité dont ont fait preuve les Lesbiens s’est émoussée. La situation s’enlise. Dans le village de Moria, 1 500 habitants, qui jouxte le camp, on ne sert pas les migrants dans les cafés. « Si je le faisais, mes clients seraient furieux, ils le sont déjà quand ils les voient dans la rue », confie Lista Chroni, patronne d’un minuscule troquet.

« Les nouveaux juifs d’Europe »

Nikos Trakellis, le président de la commune – ainsi nomme-t-on ici le maire – se dit assailli dès qu’il met le pied dehors. Ses administrés se plaignent de nuisances, du vol de moutons, de clôtures détruites. L’UE dédommage. Des ONG ont financé la rénovation du stade de football, le HCR celui d’un centre de santé. Cela n’a pas empêché des habitants de Moria, avec deux villages voisins, de se constituer en comité pour réclamer la fermeture des portes du camp.

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« La population se sent abandonnée en dépit du fait qu’elle a apporté les premières réponses, juge Marios Andreotis, conseiller à la mairie de Mytilène, où les incidents se sont multipliés ces derniers mois. Mais c’est aussi devenu un thème de campagne pour les élections [européennes et locales, le 26 mai], et certains essaient de tirer avantage de la situation en exploitant les peurs. » Les militants d’Aube dorée, parti néonazi, sont ici clairement désignés.

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Il y a un an, des Afghans qui manifestaient à bout de nerfs dans le centre de la ville ont été violemment attaqués. « Je n’avais jamais vu une telle haine. Certains leur jetaient des pierres, des cocktails Molotov, s’indigne Lena Altinoglou, enseignante. Les réfugiés sont les nouveaux juifs d’Europe ! »

Les idées à gauche et le cœur sur la main, elle s’est dépensée sans compter pour accueillir des centaines de réfugiés dans le camp de Pikpa depuis 2015. Mais l’association indépendante alerte sur « la fatigue des donateurs ». Lena soupire. « Pas un jour, on peut se dire qu’on a réussi. Ça consume… »

Quatre ans après la crise migratoire, une série en quatre épisodes


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