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Source : Mediapart - Fini De Rire - 24/5/2019

... Plus ça avançait moins je tolérais les mains de la policière sur moi... J’ai froid et ça devient angoissant. Je n’étais pas prête à subir un tel examen. Puisque je ne savais pas ce qui m’attendait, je n'avais pu préparer un refus franc et affirmé. C’était ma première visite en CRA, ces centres d’enfermement des étrangers sans-papiers dans l’attente de leur expulsion du territoire français.

Voici le témoignage d'une membre du Collectif de soutien aux personnes sans-papiers de Rennes concernant certaines pratiques de fouille des personnes qui rendent visite aux retenu-e-s dans le centre de rétention de St-Jacques-Rennes.

TÉMOIGNAGE

Un matin de Janvier 2019. Une camarade et moi attendons devant les grilles blanches et resserrées du Centre de Rétention Administrative (CRA) de Saint Jacques des Landes, en Bretagne. Nous sommes toutes les deux étudiantes et avons 18 et 22 ans. Dans le but de relayer le témoignage d’un homme enfermé, B., à l’extérieur du CRA, nous avons décidé de lui rendre visite en parloir. C’est notre premier parloir en CRA, ces centres d’enfermement des étrangers sans-papiers dans l’attente de leur expulsion du territoire français.

Le CRA, presque accolé aux pistes de l’aérodrome, se situe sur un terrain qui semble être en friche. Ce matin là il fait froid et gris. Depuis notre arrivée, le seul signe de vie est une voix grésillante sortant d'un interphone surmonté d’une caméra. Après une quarantaine de minutes d'attente, nous commençons à penser que notre parloir n’aura pas lieu. Puis, deux personnes en uniforme de policier apparaissent de l’autre côté du portail. Elles nous disent de les suivre à l’intérieur du CRA. Après dix mètres seulement, elles s’arrêtent. L’officière de police dit que l’une d’entre nous doit la suivre dans un petit préfabriqué collé aux grilles.

Je suis la première à m'engouffrer dans cette boîte de 5 ou 6 mètres carrés tout au plus. Le préfabriqué est vide, froid et sombre. La policière me dit d’enlever mes vêtements. Pensant que c’était une fouille comme à l’aéroport, je retire alors mon manteau et mon écharpe et je les pose sur la table. La policière prend mon manteau et passe méticuleusement ses doigts le long de toutes les coutures. Elle me dit ensuite d’enlever le reste de mes couches de vêtements. Comme c’était l’hiver, je portais un haut près du corps, un sous pull et un pull. Alors que je n’ai pas très envie de le faire, j’obéis tout de même. Je me retrouve en vêtement fin dans cet espace étroit et austère. Elle me fait comprendre que je dois écarter les bras. Je le fais.

Et c’est là que les palpations commencent. Ses mains gantées vont derrière mes oreilles, tout autour de ma nuque, entre mes seins, sous mes aisselles, sur mes hanches, mon ventre, mon dos. La policière me lance un “Alors, vous ne portez pas de soutien gorge?”. Ses mains se baladent partout et plus la fouille avance, moins je me sens bien. La fouille commence à devenir très longue. Je ne m’attendais pas du tout à ça. Ma copine me dira ensuite que la policière lui a inspecté les cheveux et la longue tresse qu’elle avait, ainsi que les baleines de son soutien gorge non sans lui toucher les seins. Une fois le haut de mon corps complètement inspecté, la policière pince le haut de mon pantalon en faisant tout le tour de ma taille. Certains de ses doigts vont entre le tissu et ma peau. Elle m’ordonne ensuite de retirer mes chaussures. J’ai froid et ça devient angoissant. Elle ramasse mes chaussures une à une pour les inspecter en profondeur avant d’enfoncer ses doigts entre mes orteils et d’appuyer sur le dessous de mes pieds. Ensuite, ses mains palpent de part et d’autre de ma jambe droite... cheville, mollet, genou, cuisse, entrejambe. Et ma jambe gauche: cheville, mollet, genou, cuisse, entrejambe. Puis, elle donne un coup dans ma vulve avec le flanc de sa main gauche. Je ne sais pas si elle a fait exprès. Je suis en colère de cette situation mais je me dis qu’elle a peut-être fait ce geste brusque par inadvertance. En voulant finir la fouille, elle a peut être fait un mouvement expéditif qui est venu taper ma vulve par manque d’attention. Ou bien c’était parfaitement volontaire. Je ne sais pas.

A ce stade, c’en était trop. J’étais très en colère à l’intérieur de moi, très contrariée. Elle me dit de me rhabiller. Je vois tous mes vêtements répartis dans la pièce et j’essaie de tout enfiler le plus vite possible.

Dans ma tête, c’était comme une course pour rester vulnérable le moins longtemps possible. Pendant ce temps, ses mains fouillent dans mon sac à dos, tout y passe, elle me demande la raison de chaque chose. Elle scrute chaque objet. Puis elle ouvre la porte et me fait comprendre que je dois sortir. Je retrouve mon amie qui attendait dehors, surveillée par un policier qui est resté à 1 mètre d’elle pendant toute la durée de la fouille. Je la regarde en silence, incapable de lui partager ma colère ou de lui signifier ce qui l’attend. Elle se fait inspecter à son tour, pendant que j’attends dehors.

Je n’étais pas prête à subir un tel examen. Puisque je ne savais pas ce qui m’attendait, je ne pouvais préparer un refus franc et affirmé. Mais plus ça avançait moins je tolérais ses mains sur moi. J’ai le sentiment que quelqu’un est rentré dans la sphère de mon intimité sans mon accord. Si j’avais su, peut être que j’aurais choisi de ne pas me rendre au CRA. Ou du moins, aurais-je pu me préparer mentalement à me dissocier de mon corps pendant quinze minutes. Mais j’ai été prise au dépourvu. On ne m’a jamais demandé de me toucher, ni même annoncé le déroulement de la fouille. Tout est allé très vite, même si cela semblait durer une éternité. Et je n’ai pas eu la possibilité de négocier avec moi même ce qui était supportable ou non.

Le parloir avec B s’est bien passé, nous avons pu échanger avec lui et lui donner nourriture et cigarettes. Au sortir de la salle de visite, alors qu’on traversait le couloir pour quitter le bâtiment, on l’aperçoit au milieu d’une pièce et entouré de quatre policiers. On comprend alors que c’est une seconde fouille qui commence pour lui mais cette fois avec quatre personnes qui lui ordonnent de se déshabiller. Le rapport de domination est palpable. Ces fouilles sont humiliantes et intrusives. Le fait d’être démesurément suspecté-e (seul raison qui pourrait légalement justifier un tel procédé), couplé au passe-droit qu’ont ces gens en uniforme sur nos corps me révulse.

Cette fouille a été violente pour moi. J’ai rapidement mis ça de côté dans mon esprit afin de ne pas ressasser, revivre le moment par la pensée. Même si je souhaite continuer à créer du lien et relayer la voix des retenus, je ne veux pas le faire au détriment de moi. Je ne retournerai pas en parloir au CRA.

Si d'autres personnes ont vécu des fouilles comparables, n'hésitez pas à répondre pour témoigner !

Informations recueillies par Martine et Jean-Claude Vernier

 


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