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Source : Mediapart - Pierre HAFFNER - 3/7/2019

Journaliste et opposante russe, Nadezhda Petrova et son mari Gennady sont depuis un mois en rétention à Nîmes. Ils ont refusé par deux fois d’embarquer dans l’avion qui devait les conduire à Prague. L’administration est sourde à leurs appels à l’aide. Le couple est à présent menacé de déportation par la route. Dans une ultime tentative, Nadezhda Petrova a rédigé une lettre au procureur.

 

Nadezhda Petrova , centre de rétention de Nîmes © Pierre HAFFNER
 

Il est très difficile de se défendre, lorsque l’on ne comprend pas le français, qu’on est privé de liberté, de moyens de communication et d’expression. Les verdicts des jugements expédiés au centre de rétention de Nîmes sont remis en français aux intéressés. Dans ses conditions, il est très difficile de faire valoir son droit, en premier lieu : son droit à la vie.

 Nadezhda Pétrova a peur et elle a raison. Plus de deux cents journalistes russes ont déjà été assassinés. Elle est convaincue que son nom figure sur la liste d’attente des prochaines exécutions.

 Voilà 18 mois qu’elle est pourchassée par le Kremlin et ses réseaux au travers de l’Europe. Le 3 août 2018, un tribunal moscovite à huis clos l’a déclarée « chef d’organisation terroriste » et a ordonné son arrestation. Nadezhda Pétrova a senti une première fois le vent du boulet lui passer très près le 25 octobre 2018 lorsque sur mandat d’Interpol la police française l’a arrêtée à Nice pour la livrer à Moscou. Le mandat d’arrêt devait la trouver en Autriche et en Tchéquie ou Vienne venait de l’expulser. Par bonheur, Nadezhda Pétrova s’était esquivée et avait fui en France. Le procureur français a fait annuler le mandat d’Interpol. On n’est pas convaincu qu’il en aurait été de même dans un autre pays. On sait que le Kremlin ne renonce jamais à ses proies.

 Nadezhda Pétrova est en danger. En dernier recours, avant une déportation sous contrainte, elle a écrit une lettre au procureur dont voici une vidéo et la traduction.

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 À Monsieur le Procureur général

de la part de Nadezhda Petrova et Gennady Esaulov.

 Monsieur le Procureur,

Nous sommes des citoyens russes, la journaliste Nadezhda Petrova et son mari Gennady Esaulov. Nous sommes contraints de nous adresser à vous pour sauver nos vies. Au cours du règne de Poutine, plus de 200 journalistes opposants ont été assassinés : Anna Politkovskaya, A Borovik, P Khlebnikov, le politique Boris Nemtsov. Ces personnes disaient la vérité sur la corruption, la violation de la constitution, les guerres déchaînées par Poutine et son régime criminel. En 2018, notre collègue de « Artpodgotovka », journaliste, Constatntin Senetsine de Saint-Pétersbourg a été assassiné. La famille de Srkypal a été empoisonnée en Angleterre. En 2018, en République centrale africaine ont été assassinés 3 journalistes russes. Ils enquêtaient sur « Wagner », une compagnie militaire privée appartenant à Prigogine, le « cuisinier de Poutine ».

Je suis Nadezhda Petrova, présentatrice du journal YouTube « Zakon i Poryadok ». Je mène également des investigations et soutiens les dépositions au TPI concernant les crimes de Poutine. Nous sommes à présent convaincus que la liste des journalistes condamnés à mort nous a atteints. Les assassins de Poutine ignorent les frontières. Ils agissent sur tous les territoires effrontément et impunément comme chez eux.

Nous sommes en grand danger pour plusieurs raisons. D’abord à cause de notre activité journalistique. En raison de celles-ci, moi Nadezhda, j’ai été persécutée et menacée en Russie. J’ai été contraint de quitter ma patrie, et de demander l’asile politique en Autriche. Ce fut mon premier pays de l’UE sur mon chemin. Ensuite, mon fils a été arrêté en Russie et mon mari Gennady Esaulov a subi des menaces. Mon Mari Gennady m’a rejoint en Autriche.

En Autriche, nous avons reçu le statut de demandeur d’asile « Normal ». Mais après l’audience à huis clos du tribunal de Moscou qui m’a déclaré Petrova « Chef de l’organisation terroriste “Artpodgotovka”, l’Autriche n’a pas résilié le statut “Normal” et a entrepris une procédure de transfert à la République tchèque. Cela s’est produit au moment où Poutine est venu au mariage de la ministre des Affaires étrangères Karin Kneissl. Nos vies sont devenues ainsi une monnaie d’échange dans un grand jeu géopolitique.

La Russie a lancé 5 mandats et Interpol dans plusieurs pays, Autriche, Tchéquie, Italie, France. Le Procureur français a déjà annulé ce mandat mensonger d’Interpol. Mais nous ne sommes pas certains que d’autres pays auraient agi ainsi. Nous avons été obligés de nous réfugier en France. Le pouvoir russe s’efforce pour nous capturer. Les provocations se poursuivent. Actuellement, tout est fait pour nous mener, tout d’abord en Tchéquie et ensuite en Russie pour nous régler notre compte.

La Tchéquie est aussi dangereuse pour nous que la Russie. Selon la BBC, un ministre du FSB russe, le général Barstrykine, possède à Prague une société privée pour obtenir des visas de longue durée en Europe aux agents du FSB. Cette information n’a pas été contestée par Barstrykine. Depuis la fin du pacte de Varsovie, une grande quantité d’agents du renseignement militaire sont restés en Tchéquie. Ils collaborent avec les GRU et FSB russes. Le président tchèque Zeman affiche son amitié avec Poutine et son soutien personnel à son régime. Contrairement aux autres pays d’Europe, la Tchéquie n’a pas expulsé les 140 diplomates russes de Prague, quoiqu’il est notoire qu’il s’agit d’espions russes. Par exemple, il y a 90 diplomates russes en Grande-Bretagne. Pour cette raison, nous considérons que toute tentative de nous expédier en Tchéquie nous mène au supplice en Russie.

Nous demandons l’asile en France et recevons comme réponse la proposition d’aller à l’échafaud volontairement.

Le pouvoir russe désire mettre un terme à l’affaire “Artpodgotovka”, d’une manière éclatante et efficace. Nous ramener d’Europe et montrer à tous à quoi mène la lutte avec le terrorisme. En fait, ils n’ont qu’un but : éliminer tous ceux qui savent et disent la vérité sur les crimes du régime, la corruption et la destruction du pays.

Aujourd’hui, toute personne qui dit son opinion en Russie à propos de ce régime criminel peut recevoir le statut de terroriste. L’étape suivante est l’élimination sans procès. N’importe quel assassinat sous des aspects légaux.

Dernièrement, il y a eu un événement significatif suite à une demande des États-Unis. Un marchand d’armes, y compris russes, Ali Fayad a été arrêté à Prague. Il livre des armes en Syrie et au Liban. Prague a libéré ce criminel en échange de cinq de ses agents. Nous sommes conscients que la Russie peut utiliser de telles méthodes contre nous. Exiger un échange contre des personnes emprisonnées en Russie, comme Oleg Sentsov ou les marins ukrainiens.

Nous vous demandons de protéger nos vies, ayant conscience que les services secrets russes mènent leurs sombres affaires en général jusqu’à la fin. Ils ont déjà tenté d’éliminer certains de nos partisans en Ukraine. Les membres d’Artpopodgotovka ont reçu l’asile en France. Aujourd’hui, nous sommes sans protection, pour cette raison, les services secrets russes font tout leur possible pour nous récupérer et faire de nous les responsables principaux.

Nous possédons tous les documents indispensables démontrant les menaces directes sur nos vies. Actuellement, pour l’affaire “fabriquée” de Artpodgotovka, une cinquantaine de personnes sont torturées en Russie. Certaines ont été condamnées à 15 ans de prison. Désignée Chef de bande, il est préparé 25 années de tortures pour Petrova.

Ce dernier mois, nous trouvant en arrestation administrative en France, pour avoir refusé de partir en Tchéquie, nous avons épuisé toutes les possibilités de défendre nos vies.

Nous sommes contraints de nous adresser à vous personnellement. Nous sommes venus demander de l’aide, mais personne ne nous a écoutés. L’Autriche et la Tchéquie utilisent des documents manipulés contre nous. Les lois sont retournées dans l’intérêt de la Russie décidée à nous éliminer. On nous propose de nous rendre volontairement au supplice ou de nous livrer comme des bagages sans passeport.

Nous vous demandons de sauver nos vies.

                                                                                            Le 1er juillet 2019

                                                                                            Petrova

                                                                                            Esaulov


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