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Source : Le Monde - Sylvie Kauffmann - 10/7/2019

L’Europe et les Etats-Unis affirment avoir réussi à gérer l’afflux de migrants : il n’en est rien. Cette impuissance est un affront aux valeurs qu’ils prétendent défendre, estime dans sa chronique Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde ».

Chronique. Il ne lâche rien. Il y a six ans, le pape François choisissait Lampedusa, une île italienne au sud de la Sicile, pour sa première sortie hors du Vatican et y dénonçait « la mondialisation de l’indifférence » à propos des réfugiés engloutis par la Méditerranée. Le symbole était fort. Un pape osait enfin. La formule fit mouche.

Vraiment ? Six ans plus tard, lundi 8 juillet, le chef de l’Eglise catholique a jugé utile de rappeler que « les migrants sont avant tout des êtres humains ». Peut-être cette vérité première s’adressait-elle d’abord au ministre italien de l’intérieur, un certain Matteo Salvini, qui se rendait mardi à son tour en Sicile pour fermer triomphalement, près de Catane, ce qui fut un moment le plus grand camp de migrants en Europe – plus de 4 000 s’y trouvaient en 2014. Prévu pour 3 000 personnes, ce site, lieu de tous les trafics, était devenu un enfer.

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Si M. Salvini, chef de la Ligue d’extrême droite, est fier, ce n’est pas parce qu’il a résolu le problème des demandeurs d’asile ; c’est parce qu’il s’est fait élire en 2018 sur l’engagement de fermer ce camp et les ports italiens et qu’il a tenu sa promesse. Eparpillés, les réfugiés errent aujourd’hui à travers l’espace Schengen. Ce sont « les nouveaux juifs de l’Europe », dit une enseignante grecque de Lesbos, où un autre camp abrite près de 5 000 personnes.

L’inhumanité d’un système

Sans doute le pape a-t-il un autre dirigeant en tête lorsqu’il rappelle que les migrants sont des êtres humains : Donald Trump. Le traitement qui leur est réservé n’est guère plus glorieux de l’autre côté de l’Atlantique.

Le président américain avait promis qu’il bâtirait un mur à la frontière avec le Mexique pour empêcher les clandestins d’entrer aux Etats-Unis. Faute d’avoir pu le financer, il a tordu le bras aux dirigeants mexicains pour qu’ils sécurisent leurs frontières et arrêtent le flot des migrants venus du Sud avant qu’ils n’atteignent le Texas ou la Californie. Ceux qui passent sont arrêtés et placés dans des camps, où ils rejoignent des dizaines de milliers d’autres qui attendent de passer devant des tribunaux supposés décider de leur expulsion.

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La situation dans certains de ces camps est indigne. Des enquêtes de journalistes, des visites de parlementaires et, pour finir, un rapport de l’inspecteur général du département américain de la sécurité intérieure ont révélé un univers de cellules surpeuplées à l’hygiène déplorable où l’on dort par terre ou debout, sous l’œil de gardiens dépassés.

Ils ont surtout révélé l’inhumanité d’un système incapable de gérer les mineurs isolés ; même si un juge fédéral a mis fin en 2018 à l’inqualifiable pratique consistant à séparer les enfants de leurs parents au moment de leur arrestation, les gardes-frontières continuent de séparer les mineurs, si jeunes soient-ils, des adultes qui les accompagnent.

Ainsi, un enfant conduit par sa tante pour rejoindre ses parents installés sans papiers aux Etats-Unis sera enlevé à sa tante si celle-ci se fait arrêter après avoir franchi la frontière ; il sera détenu séparément et éventuellement placé dans une famille d’accueil. Dans le centre de rétention de Clint, au Texas, les gardes, débordés, confient les bébés aux adolescents, en l’absence d’adultes.

Tragique spectacle

La jeune et brillante élue démocrate Alexandria Ocasio-Cortez a fait récemment scandale en parlant de « camps de concentration » à propos de ces centres de rétention. C’est excessif, a plaidé l’écrivaine Julie Orringer dans le New York Times : la comparaison avec les camps d’internement du régime de Vichy, comme celui de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), serait plus pertinente. On en est là.

Qualifions les simplement de camps de la honte – et cela ne vaut pas seulement pour les Etats-Unis. Les Européens ont au moins le scrupule de ne pas séparer les enfants de leurs familles, mais ils n’ont pas de leçons à donner en matière de gestion des migrants.

« Il n’y a pas de crise migratoire », veut-on se rassurer aujourd’hui, au vu des chiffres qui traduisent une baisse considérable des arrivées, grâce à laquelle le sujet est passé au second plan pour les élections européennes. Le problème est-il réglé pour autant ? Non, bien sûr.

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Les candidats au départ n’ont pas renoncé à partir vers l’Europe, ni les migrants latino-américains vers le Nord ; leur nombre a baissé parce qu’on les arrête avant qu’ils n’atteignent leur but. Qui, « on » ? Nous. Officiellement, la Turquie et la Libye. Mais en réalité nous, les Européens, incapables d’agir à l’unisson sur ce qui ne peut être géré qu’ensemble.

Il fallait maîtriser les flux migratoires ; sous-traiter la gestion des réfugiés syriens à la Turquie pouvait passer pour une solution temporaire. Mais confier les mêmes responsabilités à la Libye où, faute d’Etat, les migrants venus d’Afrique se retrouvent à la merci des milices, c’était là aussi créer des camps de la honte. Surtout lorsque, pour éviter un décompte macabre des victimes de naufrages, on a étouffé ou déplacé les sources d’information.

Il y a six ans, des touristes dodus et bronzés en maillot de bain sur les plages espagnoles regardaient, stupéfaits, des barques échouées déverser des Africains épuisés et déshydratés. Aujourd’hui, ce ne sont plus des hommes hagards mais des cadavres que les baigneurs découvrent sur les plages de Djerba. Le gardien du cimetière des migrants de Zarzis, dans le sud de la Tunisie, a confié sa lassitude à notre envoyée spéciale, Lilia Blaise : il a enterré près de 400 cadavres et sait qu’un récent naufrage va lui en amener « encore des dizaines ».

Comment les valeurs que l’Europe et – de moins en moins – les Etats-Unis se targuent de défendre peuvent-elles s’accommoder de cette impuissance ? On peut ignorer la question. La Méditerranée et le Rio Grande se chargeront de nous la rappeler, en rejetant les cadavres qu’ils ont engloutis.

 

 


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