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Source : Mediapart - Mouais, Le Journal Dubitatif - 4/1/2020

Nicole Scheck est militante pour les droits humains, et rencontre une bonne partie des victimes de la «misère du monde». Elle accompagne des demandeur·ses d’asile dans leur parcours de combattant·es, contre un État passif voire hostile, contre les préjugés, contre l’injustice… Elle a accepté de nous parler de son quotidien. Son mot d'ordre: ouvrez les frontières!

Qui es-tu ?

Je suis médiatrice sociale, après avoir été infirmière. Je suis militante activiste des droits humains, féministe. Et d’autres choses. Je travaille à Habitat & Citoyenneté depuis environ 8 ans. C’est une association assez ancienne, qui a eu plusieurs orientations ; actuellement elle est orientée complètement sur le droit des étrangers en situation précaire, et nous recevons des demandeur·ses d’asile, des personnes en situation irrégulière, et je reçois personnellement beaucoup de femmes, dans leur parcours d’asile, des femmes victimes de violences. Elles représentent environ 80% des personnes que j’accueille. C’est assez spécifique d’avoir autant de femmes dans une association car généralement les hommes sont beaucoup plus représentés, et beaucoup plus visibles. J’essaie donc de les faire un peu sortir de l’invisibilité. Cela a été une rencontre humaine très riche, très diversifiée. Recevoir des gens qui arrivent de tous les pays, c’est très intéressant, et ça fait découvrir beaucoup de parcours de vie dont personne ne se doute.

Accompagner les personnes en demande d’asile, ce n’est pas le travail de l’État ?

Normalement oui, il doit fournir un accueil digne, il y a des lois qui régissent l’accueil des demandeurs·ses d’asile, les conventions européennes[1] signées par la France, qui ne sont pas respectées ; c’est le cas dans beaucoup de pays, mais la France se distingue, en particulier, disons-le, depuis l’ère Sarkozy, Hollande, et là avec Macron, cela n’a fait que se durcir, et aujourd’hui plus que jamais avec la dernière loi asile et immigration, qui a vraiment restreint les droits des demandeurs·ses d’asile, et qui place ces gens dans une situation invivable ; c’est une fabrique de sans-papiers.  

Qu’a de spécifique le parcours d’une femme demandeuse d’asile ?

La cause de son départ, et le trajet migratoire. Beaucoup de femmes sont passées par la Libye, viennent d’Afrique, d’Afghanistan… En particulier des femmes nigérianes, qui sont dans des réseaux de traite et qui suivent un parcours déjà défini, et qui s’est beaucoup aggravé depuis que la Libye est un port de départ, et surtout depuis qu’il n’y a plus vraiment de gouvernement et que ce sont les milices qui commandent, qui organisent les départs et en même temps mettent les gens en rétention. C’est un business très lucratif, et le pire est que la France et l’Europe cautionnent ça, ainsi la décision de livrer des vedettes de « récupération » des gens en mer aux milices libyennes, de manière à récupérer les migrant·es qui partent dans les bateaux, celles et ceux qui se noient, pour les ramener dans des prisons où on les torture, où on les viole, on les esclavagise. La France cautionne cela et a même fait cadeau à la Libye de vedettes maritimes pour ce business.

D’autre part, les violences sexuelles, toujours. Et beaucoup de femmes arrivent dans le cadre de violences conjugales. Ces femmes viennent de partout, Afrique, mais aussi Europe de l’Est, Albanie principalement, ex-Yougoslavie. Cela a beau être en Europe, les droits des femmes sont complètement bafoués, des coutumes ancestrales comme le code du Kanun, un code traditionnel qui régit la vie de la société (albanaise, kosovare…) et qui est très répressif à l’égard des femmes. La situation des femmes est complètement catastrophique, on se croirait dans un autre siècle. L’un des articles du Kanun décrit la femme comme « une outre qui doit tout recevoir ». Voilà un exemple parmi d’autres… Dans le Kanun est également bien présent le principe de vengeance de famille en famille : tu as tué mon arrière-grand-père, donc vengeance. Comme la vendetta, elle se perpétue de génération en génération. On ne sait même plus qui a tué qui, mais on continue.

Je reçois aussi des femmes originaires de Tchétchénie, du Congo, du Maghreb, du Nigeria… On retrouve toujours un peu les mêmes problématiques. Sur le continent africain, beaucoup de situations d’excisions, de mariages forcés, mais aussi de traite, qui concerne essentiellement les Nigérianes. Les violences sont conjugales, familiales, sociétales. Il est important de tout lier ; quand une femme albanaise parle des violences qu’elle a subies, il ne s’agit pas d’une gifle de son conjoint, mais d’une torture, de prostitution forcée…

C’est très difficile car quand elles arrivent, complètement perdues dans ce nouvel environnement, elles sont en demande d’asile, donc elles devraient, selon la directive européenne qui régit les demandes d’asile, être hébergées, mais les préfets rétorquent qu’ils ont une obligation de moyens et non de résultats, et se cachent derrière un manque de places d’hébergement. Selon les critères préfectoraux en vigueur, une famille sera hébergée si la femme est enceinte de plus de 7 mois, et les enfants s’ils ont moins d’un an, sachant qu’un an est le jour de son anniversaire ; j’ai ainsi eu la joie d’apprendre à des parents le jour de l’anniversaire de leur enfant qu’ils allaient être expulsés de leur hôtel, ce qui est quand même d’une violence rare. A un an, donc, on peut dormir dans la rue sans problème… C’est complètement fou car on en vient à demander aux parents si leur enfant n’est pas malade, pour avoir de meilleures chances d’obtenir un hébergement. On marche sur la tête. Il faut des certificats médicaux, argumenter… alors que tout le monde devrait être hébergé.

Quand tu entends tous ces récits et que tu te sens impuissante face à un État tout-puissant, comment fais-tu pour ne pas être submergée par la colère ?

Il faut pouvoir agir, sinon le sentiment d’impuissance est trop fort. Agir dans le cadre juridique tant que l’on peut, et dans un cadre militant ensuite, mais agir. C’est pour cela que je me suis beaucoup dirigée vers le juridique, car cela permet de cadrer les choses, de ne pas être dans l’infini de la souffrance. Agir, c’est déjà essayer de faire quelque chose plutôt que d’être spectateur·trice, car si l’on n’est que cela, la colère peut vite se transformer en burnout ou devenir stérile. Alors que lorsqu’on a quelques outils et qu’on s’en sert, on fait quelque chose, pour ou contre selon le cas, et cela permet de continuer, et de ne pas se perdre dans cet océan de misère.

Ton utopie à toi, elle ressemble à quoi ?

No border.

Des propos recueillis par Tia Pantaï. Retrouvez Mouais chaque mois en kiosque, librairie, bars, cafés, et en vente à la criée. Facebook : Mouais. Site internet : mouais.org

[1] Directive européenne : https://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:L:2013:180:0096:0116:FR:PDF  


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