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Fermez les Centres de Rétention !

Face à la crise sanitaire, l’enfermement administratif des personnes étrangères doit immédiatement cesser

Les Cercle des Voisins du Centre de Rétention de Cornebarrieu a lancé cette pétition adressée à Emmanuel Macron (Président de la République française.)

 

Lire la lettre au Président      Signer la pétition

 

Source : Médiapart - Olivier Bertrand - 23/3/2020

Mediapart consacre une série au centre de rétention de Marseille, où la France place des sans-papiers qu’elle veut expulser. Dans notre troisième épisode : les étrangers contestant leur sort ont droit, bien souvent, à une justice d’abattage.

L’audience n’a pas encore commencé au tribunal administratif de Marseille, une greffière classe des dossiers dans le hall devant la salle d’audience (cette scène se déroule juste avant le confinement général – ndlr).

Une vingtaine de policiers entrent encadrant neuf hommes menottés dans le dos, qui doivent donner leurs noms. Ils viennent du centre de rétention, contestent les obligations de quitter le territoire (OQTF) qui leur valent cet enfermement préalable aux renvois.

Un interprète traduit quelques questions. Une policière demande combien de temps va durer l’audience. Quelqu’un répond que ça ne devrait pas traîner, la juge de ce matin est surnommée « Speedy Gonzales », elle mène ses débats au pas de charge. Les policiers retirent les menottes, tout le monde s’installe dans la salle, en attendant la magistrate.

 © Benoît Guillaume

Benoît qui m’accompagne au dessin dans ces chroniques pour raconter la rétention et son environnement, aujourd’hui la justice, sort son carnet et un crayon. Un homme se retourne, observe son travail. Il s’appelle Mohcin, il est Algérien, a 34 ans et lui aussi est dessinateur. Au gré des suspensions, il nous racontera son histoire.

Il a rejoint la France et Avignon en passant par onze pays différents, en se faisant passer pour un Libyen, un Syrien. Il a pensé mourir de froid dans la neige à la frontière slovène, a pleuré de joie en voyant le drapeau italien, il était fier « d’avoir réussi ». À Avignon, le patron d’un restaurant oriental lui a confié la peinture d’une fresque sur un mur puis a mis une photo sur Facebook : « Regardez ce qu’il sait faire le blédard ! »

 © Benoît Guillaume
© Benoît Guillaume
 

Mohcin a reçu des commandes, puis il a rencontré une fille, ils ont trouvé un appartement à squatter. Elle a appris qu’elle était enceinte à l’automne dernier. « Au départ je ne voulais pas. Je n’ai pas de sous, pas de papiers. Mais elle m’a dit c’est comme ça, j’ai dit d’accord, j’étais fier. »

Un soir de janvier, au quatrième mois de grossesse, ils se font arrêter dans le tramway d’Avignon, sans billets. Mohcin dit aux contrôleurs : « Je suis clando, m’amenez pas à la police. » Ils le conduisent au commissariat, il est placé en garde à vue, sa copine ne veut pas l’abandonner, elle se rebelle et finit, raconte-t-il, par faire une fausse couche. « Ils l’ont emmenée à l’hôpital, il y avait beaucoup de sang. » Lui a été embarqué pendant ce temps à Marseille, au centre de rétention, où il est resté enfermé un mois et demi.

L’audience commence. La greffière se penche à l’oreille de la juge, coup d’œil dans notre direction. Elle la prévient de la présence de deux journalistes. Un premier homme approche à la barre. Il a le temps de dire quelques phrases, cela prend trois minutes avant qu’elle conclue : « L’instruction est close, l’affaire est mise en délibéré. »

Les autres dossiers défilent alors, chacun dure entre trois et neuf minutes. En moins d’une heure, les neuf affaires sont expédiées. L’audience suspendue, celui qui parlait tout à l’heure de « Speedy Gonzales » rigole : « Et encore, d’habitude c’est un vrai TGV, aujourd’hui je l’ai trouvée plus humaine, vous devriez venir plus souvent… »

À son retour, la juge donne en moins de deux minutes les neuf délibérés. Elle annule deux décisions d’éloignement, dont celle de Mohcin. Elle parle si vite qu’il ne comprend pas la décision, je lui fais signe qu’il va sortir, il n’y croit pas. J’ai juste le temps de lui glisser mon numéro de téléphone. Les policiers remettent les menottes, ce matin tous se comportent bien, ils semblent blasés, quelques-uns écœurés.

 © Benoît Guillaume
© Benoît Guillaume
 

Ils ont l’habitude, pourtant, de cette justice expéditive. Lorsqu’ils accompagnent les retenus devant le juge des libertés et de la détention (chargé de prolonger ou non les rétentions), c’est la même impression d’une justice d’abattage. Les débats ont lieu dans une salle située tout contre le centre de rétention (ce qui n’empêche pas les policiers de mettre systématiquement les menottes aux hommes qui doivent effectuer ces quelques mètres, pour éviter les risques de fuite, disent-ils – même quand les retenus sont en claquettes).

Depuis le métro, il faut enjamber des ordures, respirer les parfums d’urine, pour arriver à ce tribunal relégué. Un matin, devant la grille d’accès, il y a un slip sale et un préservatif usagé. L’audience a déjà commencé quand un policier vient ouvrir. C’est très souvent le cas, aux suspensions d’audience aussi.

À Marseille, des militants de la Cimade se relaient pour assister à ces débats à peine publics, ils publient des comptes rendus. « Ce qui nous a frappés d’entrée, dit l’un des membres du groupe, c’est la connivence entre les juges et les représentants du préfet. Parfois, ils arrivent dans la même voiture. »

La préfecture ne devrait être qu’une des parties à l’audience, mais la balance est complètement déséquilibrée. Pendant les suspensions, tout le monde quitte la salle, sauf les représentants du préfet, qui restent et devisent avec les greffières et la juge. Ils sont là tous les jours, sont comme des collègues de travail. Les frontières de l’audience sont déplacées.

L’iniquité se retrouve dans la conduite des débats. Le même homme intervient souvent pour la préfecture. Il y met beaucoup de cœur mais il parle à voix très basse, il marmonne, souvent seules les juges comprennent ce qu’il dit. Elles ne l’interrompent jamais. Puis quand les étrangers tentent à leur tour de s’expliquer, certaines des magistrates (elles sont quatre à se relayer) coupent la parole, abrègent, excédées.

« Pas de bon augure pour une vie de couple »

Certaines sont plus correctes. L’une dit parfois « Bon courage ! » à ceux qu’elle renvoie en rétention. Au fil des audiences, elles semblent effectuer un tri, conscient ou non, entre bons et mauvais étrangers. Un matin, une médecin syrienne passe à la barre. La magistrate remarque : « Vous êtes cultivée, vous parlez très bien français. »

À la suspension d’audience, elle l’autorise à voir rapidement son mari qui se trouve dans la salle, et demande que l’on mette un bureau à leur disposition un instant car il fait froid dehors.

Quelques jours plus tard, Rabah, jeune Algérien (lire le deuxième épisode de notre série), se présente à son tour. Il est beaucoup moins cultivé, lui sort de prison, sa compagne est présente dans la salle avec leur bébé, Rabah demande s’il peut embrasser son enfant. La juge répond que ce n’est pas le lieu.

 © Benoît Guillaume
© Benoît Guillaume
 

L’une des JLD (juges des libertés et de la détention) multiplie à longueur d’audiences les commentaires moralistes, les questions sans rapport avec la décision à prendre. À un retenu congolais : « Mais pourquoi vous voulez absolument venir en France et abandonner votre famille ? » À un Algérien qui explique que sa compagne ne va pas bien : « Ah ! c’est sûr, un compagnon condamné et sans papiers, ce n’est pas de bon augure pour une vie de couple ! »

On sent beaucoup de mépris, dans les phrases et les regards. La répétitivité des dossiers, la quasi-absence de public, a installé une justice partisane, dans un tribunal des indésirables, à l’abri des regards (contactée pour répondre aux questions sur ces audiences JLD, la présidente du tribunal judiciaire de Marseille n’a pas souhaité donner suite).

Plusieurs fois depuis le début de la grève liée à la réforme des retraites, des avocats membres de la commission droit des étrangers sont venus plaider en masse aux audiences JLD du centre de rétention. Certaines juges fulminaient, peu habituées aux plaidoiries structurées dépassant deux minutes.

À l’une des avocates, qui plaidait un matin, une magistrate lance : « Vous avez un chewing-gum, maître ! » L’avocate ne se dégonfle pas : « Vous aussi, madame la juge. » La magistrate bredouille : « Heu, non, moi c’est un bonbon ! » Ce matin-là, les rétentions de tous les hommes ont été prolongées.

« Les juges, soupire Philippe Pérollier, co-président de la commission droit des étrangers au barreau de Marseille, sont sensibles à la théorie de l’appel d’air, par conviction ou par crainte d’alimenter les populismes. »

Depuis l’attentat de la gare Saint-Charles en octobre 2017 (un homme avait tué deux jeunes filles juste après que l’administration avait choisi de ne pas le placer en rétention et Gérard Collomb, ministre de l’intérieur, avait limogé le préfet), les JLD ne prennent plus aucun risque. Certains sont aussi au bord du burn out, fatigués de leur fonction. Le droit des étrangers est devenu répétitif, dévalorisé, déshumanisé.

D’ordinaire, les avocats ne bousculent guère cette routine. Ils ou elles se contentent d’écouter l’argumentaire de la préfecture, avant de répéter : « Je m’en rapporte à votre tribunal », quel que soit le dossier. L’aide juridictionnelle rapporte 128 euros par affaire en droit des étrangers. Ridicule pour celui qui s’investit, mais d’un très bon rapport quand on se contente d’assister aux audiences sans travailler.

« On est une profession qui s’autocontrôle très peu, déplore Anaïs Leonhardt, coprésidente de la commission droit des étrangers. Certains confrères prennent de l’argent en plus de l’aide juridictionnelle, pour ensuite ne faire aucun travail. Les magistrats nous renvoient au visage le manque d’investissement de quelques-uns, cet amalgame les arrange. Mais quand on dénonce cela au barreau, on nous répond qui êtes-vous pour juger le travail de vos confrères ? »

 © Benoît Guillaume
© Benoît Guillaume
 

L’investissement de l’avocat ne pèse de toute façon guère dans la décision. Quasiment toutes les prolongations sont accordées, même quand les possibilités d’éloignement sont nulles (en droit, la rétention devrait être jugée illégale quand il n’existe pas de perspective raisonnable d’éloignement).

Même la pandémie actuelle, dont se sont saisis des magistrats pour libérer des retenus, n’a rien changé à Marseille. Ici, les retenus appellent les juges « Bonjour, trente jours ». Quand l’un d’entre eux est cependant libéré, il est difficile de comprendre pourquoi. Il arrive que deux dossiers strictement similaires reçoivent deux réponses opposées.

« Tant mieux pour ceux qui gagnent, murmure Philippe Pérollier. Mais c’est un total arbitraire. Ce droit est désormais totalement insécurisé. »

À cette loterie, Mohcin a gagné cette fois. En fin d’après-midi, j’ai reçu un texto. Il s’apprêtait à repartir pour Avignon. Le jour déclinait quand nous nous sommes installés en terrasse d’un café juste en face de la gare. Il nous a raconté en détail son périple, en dessinant sur une grande feuille les pays traversés, les frontières.

Il a trouvé les policiers grecs « très durs », comme les Bosniaques et les Croates. « Ils tapent les gens, ils cassent les téléphones, ils enlèvent les vêtements et vous jettent dans des rivières. »

C’était pourtant avant qu’Erdogan envoie les réfugiés se faire durement refouler par la Grèce. En l’écoutant, je me demande si les magistrats qui expédient leurs audiences en droit des étrangers font le lien avec ces images quand ils regardent la télévision.

Mohcin ne semble pas marqué. Il est fatigué mais joyeux, parle des rencontres en chemin, des solidarités. Il est le temps d’attraper le train. Il est gêné que je lui propose de lui prendre un billet. Il avait été arrêté à Avignon mais on l’a relâché devant le centre de rétention de Marseille, sans un euro en poche, sans un papier pour prendre un train.

***

Post-scriptum. Avec un temps de retard, le CRA de Marseille s’est vidé largement cette semaine à cause des risques liés au Covid-19. Il restait huit personnes samedi 21 mars : la préfecture veut garder le centre ouvert pour y placer les sortants de prison qu’elle souhaite éloigner après la pandémie. Les demandeurs d’asile en revanche sont sortis et assignés à résidence. Mais plusieurs d’entre eux sont obligés de prendre les transports en commun tous les jours, en plein confinement, pour venir pointer au CRA.

 

 

 


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