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Solidarite avec Mimmo Lucano

Source : Médiapart - Pauline Graulle - 13/6/2020

Sur fond de tensions entre associations antiracistes, la gauche tergiverse sur son engagement dans le soulèvement actuel. La fracture réapparaît entre les « universalistes » et ceux qui veulent sortir du « déni » de la composante raciale.

Mardi 9 juin, place de la République, à Paris : à l’appel de SOS Racisme, ils posent un genou à terre pour rendre hommage à George Floyd. Il n’y a pas foule, mais tous les responsables politiques qui comptent à gauche sont là : Fabien Roussel, patron du PCF, Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise, Yannick Jadot, le « présidentiable » d’Europe Écologie-Les Verts, et Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste.

Une démonstration d’unité qui ne sera pourtant pas rééditée, ce samedi 13 juin. Cette fois, c’est le comité Vérité et justice pour Adama qui a appelé à se regrouper – toujours aux pieds de la statue de Marianne – pour une marche nationale contre les violences policières, les violences raciales, et pour que justice soit faite sur la mort d’Adama Traoré, décédé en 2016 des suites de son interpellation à Beaumont-sur-Oise.

Or, cette fois, le PS ne sera pas dans le cortège : « On encourage les jeunes à se saisir du problème, et on se montre intraitable quant aux comportements racistes dans la police, mais on ne peut pas adhérer à une vision selon laquelle il y aurait un racisme systémique dans la police », avance-t-on dans l’entourage d’Olivier Faure.

Côté PCF, le secrétaire général, retenu sur ses terres du Nord, ne participera pas, lui non plus, au défilé, où l’on retrouvera néanmoins plusieurs élus locaux. Quant à Yannick Jadot, il n’a pas répondu aux sollicitations de Mediapart concernant sa présence… En définitive, seul Jean-Luc Mélenchon a écourté son déplacement prévu à Marseille ce week-end pour s’afficher en personne dans la manifestation parisienne, que les organisateurs espèrent « historique ».

Les députés insoumis Adrien Quatennens et Jean-Luc Mélenchon, au rassemblement du 9 juin, place de la République, à Paris. © Mathieu Menard / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Les députés insoumis Adrien Quatennens et Jean-Luc Mélenchon, au rassemblement du 9 juin, place de la République, à Paris.
© Mathieu Menard / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP 
 

Deux dates, deux rassemblements, deux ambiances. Et une gauche qui peine à trouver sa place : doit-elle soutenir les « nouveaux entrants » de la lutte antiraciste, comme le comité Vérité et justice pour Adama, qui a réussi à mobiliser plus de 20 000 personnes, mardi 2 juin, sur le parvis du tribunal de grande instance de Paris ? Ou rester dans la roue de SOS Racisme, la grande association historique fondée par le PS, mais qui ne compte plus guère d’adhérents ni d’implantation dans les quartiers populaires ?

Deux générations, mais aussi deux stratégies, et deux manières d’envisager le combat antiraciste, entre lesquelles les partis de gauche – eux-mêmes divisés en interne sur le sujet – se voient aujourd’hui appelés à se positionner, à leur corps défendant. « Ce serait dingue que notre doctrine sur des sujets aussi graves que le racisme et les violences policières se résume à : “Est-ce que Yannick Jadot va manifester le mardi ou le jeudi ?”, s’agace ainsi Alexis Braud, proche de l’eurodéputé Europe Écologie-Les Verts. Si on s’est déplacés mardi, place de la République, c’était pour soutenir George Floyd, et non une organisation contre une autre ! »

« Ce n’est pas le moment d’appuyer sur les différences d’appréhension de l’antiracisme, même si elles existent et qu’elles sont légitimes. Notre rôle, c’est de soutenir toutes les initiatives », abonde l’eurodéputé de La France insoumise Younous Omarjee, qui déposera, les jours prochains, une résolution au Parlement européen pour faire reconnaître l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Reste que du côté des organisations antiracistes, c’en est fini du pseudo consensus. Youcef Brakni, membre du comité Adama, somme les partis de choisir : « La question est simple, estime–t-il. La gauche veut-elle continuer à regarder passer les trains et à soutenir l’antiracisme moral et folklorique de SOS Racisme ? Ou monter dedans avec nous, et participer à la révolution mondiale qui est en train de voir le jour ? »

« SOS » versus « Adama » : les relations étaient déjà tendues entre ces deux branches de l’antiracisme français. Depuis le début des mobilisations autour de la mort de George Floyd, elles sont à couteaux tirés.

Le comité Adama a appelé à ne pas se rendre au rassemblement organisé le 9 juin à l’appel du président de SOS Racisme, Dominique Sopo. Lequel ne se rendra pas à la marche organisée ce samedi. « Je n’ai pas envie que des images du président de SOS qui se fait chahuter par d’autres antiracistes tournent dans les médias », confie-t-il à Mediapart, avant de faire part de sa « stupéfaction » : « Vous vous rendez compte : une association antiraciste qui ne se sent pas la bienvenue dans une marche contre le racisme ? Quelque chose ne tourne pas rond en France ! »

En toile de fond, c’est une bataille vieille de presque 40 ans qui se joue. Et trouve aujourd’hui une forme de dénouement : « En 1983, la création de SOS Racisme par le PS visait à détruire l’autonomie de l’histoire des luttes de l’immigration. Nous, les héritiers du MIB [Mouvement de l’immigration et des banlieues, créé dans la foulée des marches du début des années 1980 – ndlr], tenons notre revanche politique ! », affirme Youcef Brakni.

« Pendant des années, SOS Racisme a dépolitisé les enjeux en refusant de parler de racisme structurel et de racisme d’État. Résultat, la lutte des quartiers a été spoliée et rien n’a avancé, accuse à son tour son camarade Madjid Messaoudene. Nous, on fait de la politique, on est dans le sens de l’histoire ! » 

Dominique Sopo, président de SOS Racisme, lui, s’inscrit en faux, réfute la « logique binaire », selon lui portée par le comité Adama. Il rappelle qu’il avait été très critique du quinquennat Hollande dès le début du mandat, renvoie à son texte, paru le 21 mai 2012, sur les « cabinets blancs de la République » et souligne qu’il était présent à la première marche pour Adama, peu après sa mort… Peine perdue : les deux branches semblent irréconciliables.

« Entre ces deux mondes, il y a une histoire et des cultures différentes, explique Samir Belgacem, maître de conférences à l’université Jean Monnet, à Saint-Étienne, et auteur d’un livre sur La Marche de 1983. SOS Racisme et les grosses structures nationales “old school” captent depuis les années 1980 l’essentiel des subventions publiques. Mais elles sont aujourd’hui coupées de leur base. En revanche, les organisations comme le comité Adama sont souvent issues de familles habitant dans des quartiers populaires et directement impactées par les violences policières et le racisme. Elles n’ont pas d’argent, s’auto-organisent et trouvent un relais important dans les classes populaires. »

« Depuis toujours, la gauche se bouche les oreilles »

Différences sur la forme, mais aussi sur le fond. Pour Patrick Simon, spécialiste des politiques d’intégration et de lutte contre les discriminations à l’Ined, c’est un « binôme » qui structure la question de l’antiracisme en France : « Les associations de type SOS Racisme ou Licra traitent le racisme comme un comportement déviant qu’il faut réparer en éduquant les gens via un travail sur leurs préjugés. Pour ces associations, même s’il existe des éléments structurels provenant de l’histoire coloniale, cela ne conduit pas à remettre en cause le fonctionnement des structures sociales. » En ce sens, estime le chercheur, « SOS Racisme est plutôt du côté de la canalisation des colères, permettant à la structure politique de ne pas prendre en compte le racisme systémique ».

En face, les organisations antiracistes plus récentes, comme le Cran (Conseil représentatif des associations noires de France), le collectif Rosa Parks, le comité Stop contrôle au faciès ou le comité Adama « ont un discours plus offensif, assument de dire qu’il y a une expérience singulière des personnes racisées, dénoncent le racisme systémique et mettent en cause les responsabilités de l’État », résume Patrick Simon.

Deux lignes entre lesquelles la gauche politique n’est jamais parvenue à se positionner. Du NPA au PS, en passant par La France insoumise, les questions ayant trait à la laïcité, au voile, à la pratique de l’islam n’ont eu de cesse de fracturer en profondeur les organisations (lire ici ou ).

Rebelote aujourd’hui sur les questions raciales et de discriminations. « “Privilège blanc”, “racisme d’État”, “statistiques ethniques” : depuis toujours, la gauche, qui n’a jamais fait son inventaire sur la question coloniale, se bouche les oreilles dès qu’elle entend ce vocabulaire. Elle refuse de voir que le racisme est une norme et pas un dysfonctionnement », tranche Nacira Guénif, professeure à l’université Paris VIII.

Dernière preuve en date : le mandat de François Hollande, marqué, entre autres, par son renoncement à mettre en place des récépissés pour lutter contre les contrôles policiers au faciès, par l’arrivée à Matignon d’un Manuel Valls très vindicatif contre « l’islam politique », mais aussi par la proposition d’étendre la déchéance de la nationalité.

« Il y a eu les marches de 1983-84, puis les émeutes de 2005, les violences policières dans les quartiers… Mais la gauche n’a rien fait, si ce n’est dénoncer des “brebis galeuses” et prendre le Front national comme expression principale du racisme, avance Patrick Simon. Or le racisme n’est pas uniquement produit par des racistes mais s’inscrit dans des institutions et des structures de la société. Pour que les politiques puissent agir, il faut que les pouvoirs publics reconnaissent que les inégalités raciales existent en tant que système, comme ils l’ont fait concernant les inégalités entre les femmes et les hommes. »

Même constat de Samir Belgazem, qui a publié une tribune dans Mediapart appelant la gauche à « inaugurer de nouveaux rapports » avec les quartiers populaires : « La gauche doit en finir avec l’antiracisme moral et l’universalisme dépolitisé, et faire de la question de l’antiracisme, qui est dans son ADN, une question de premier plan, fondamentale, et pas un point dans un programme. Sinon, cette offre politique est condamnée à rester au second plan. »

« Les partis sont très en retard sur la société, ajoute la sociologue, professeur d’études urbaines, Marie-Hélène Bacqué. Néanmoins, certaines formations semblent évoluer, poussées par le mouvement social et par le renouvellement des générations qui a, ces dernières années, fait émerger un nouveau personnel politique, plus jeune et racialisé. »

De là à voir le début d’un changement d’ère dans les relations entre la gauche et l’antiracisme ? Du côté de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon a en tout cas opéré un virage spectaculaire. Fini le temps, pourtant pas si lointain, où ce Républicain laïc (lire ici), proche de Julien Dray – dirigeant de SOS Racisme –, refusait de prononcer les mots « racisé » ou « islamophobie ».

Dans les rangs des antiracistes, on se souvient aussi de son ode à « la nouvelle France », qu’il se refusait toutefois pudiquement à définir, lors de son intervention à Épinay-sur-Seine, à l’automne 2018. Ou de la présence d’Henri Peña-Ruiz, aujourd’hui proche de Michel Onfray, invité des universités d’été des Insoumis l’an dernier, qui avait déclenché la colère les militants des quartiers populaires après sa sortie sur le thème « on a le droit d’être islamophobe » (lire ici).

La participation de l’ancien candidat à la présidentielle à la Marche contre l’islamophobie, le 10 novembre, organisée notamment par des proches d’Assa Traoré, a été un tournant. Un changement de cap qui en a mécontenté beaucoup en interne, jusque dans son premier cercle. Mais qui lui a fait reprendre langue avec la galaxie des militants du comité Adama, quand bien même le député de Marseille considère toujours qu'il n'y a pas de racisme de structure dans les institutions françaises (lire ici). « Il y a eu une évolution. Elle n'est pas totalement aboutie et ne concerne pas tout le mouvement, mais c’est déjà ça », salue ainsi Youcef Brakni.

Au PCF aussi les choses sont complexes : d’un côté, le parti s’embourbe à Saint-Denis à propos d’une sombre affaire liée à la présence de Madjid Messaoudene sur une liste électorale ; de l’autre, Assa Traoré était invitée à son congrès d’Ivry, il y a deux ans…

Europe Écologie-Les Verts semble en revanche avoir enfourché sans barguigner la cause du camp Adama : « Sur ce sujet, on n’a pas eu de débat en interne », raconte Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe du parti, qui s’était rendue, en compagnie de la sénatrice Esther Benbassa, devant le tribunal de grande instance.

« On soutient tout ce qui émerge dans la société, poursuit l’écologiste, aussi bien ce qui vient de SOS Racisme que du comité Adama. Mais il faut bien reconnaître qu’il se passe quelque chose du côté des quartiers populaires. Quelque chose de comparable aux mouvements pour le climat, notamment parce que, dans les deux cas, la jeunesse s’y retrouve en masse. Et puis, sur le fond, il est clair que les discours universalistes ne suffisent pas à engager les changements profonds qui sont nécessaires : il faut donc arrêter le déni, et réfléchir à autre chose. »

Chemin inverse concernant le PS, où il n’est pas question de soutenir la marche de ce jour : « Il y a depuis plusieurs années, l’introduction de concepts américains issus des “Identity politics” qui n’est pas dans l’histoire de nos combats républicains et universalistes », avance ainsi Corinne Narassiguin, numéro 2 du parti à la rose, qui vilipendait, mardi dernier, dans une tribune du Monde, « cette partie de la gauche tombée dans le communautarisme victimaire quand elle organise la lutte antiraciste par la “non-mixité raciale” ».

La formation d’Olivier Faure, dont certains membres de la direction affichent leur proximité avec le Printemps républicain, entend au contraire incarner « ce canal républicain et universaliste contre les discriminations qui manque aujourd’hui dans une France polarisée ». Le parti, qui réclame l’interdiction des LBD et du plaquage ventral, a décidé d’utiliser son droit de tirage au Parlement pour mettre sur pied une commission d'enquête destinée à « avoir un aperçu sur ce qui se passe dans la police [afin] de faire des propositions visant à améliorer la relation entre les citoyens et la police ».

À l’automne dernier, le PS, seul parti à gauche à s’être opposé d’un bloc à la Marche contre l’islamophobie de novembre, se félicitait d’avoir enregistré une hausse des adhésions liées à ses positions plus « fermes » sur la laïcité. Son absence remarquée ce samedi lui permettra, une fois encore, de se singulariser. Au risque, peut-être, de passer à côté de « l’histoire ».

 

 

 

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