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Solidarite avec Mimmo Lucano

Source : Médiapart - Lucie Delaporte et Mathilde Mathieu - 13/6/2020

Nombre de manifestants présents samedi place de la République manient le concept de « privilège blanc », notion qui leur paraît précieuse pour décrire une réalité trop longtemps tue. D’autres, notamment dans le monde politique ou syndical, sont plus circonspects.

ans la foule anonyme place de la République, samedi 13 juin, ils sont encore peu nombreux à convoquer l’expression spontanément, au micro des journalistes. Mobilisés contre les violences policières et le racisme à l’appel du comité Adama, quelques manifestants n’ont même jamais entendu parler du « privilège blanc ». Mais, globalement, le concept séduit énormément. « C’est simple, basique ! », sourit Ibrahim, 20 ans.

Ayant « grandi au milieu des Noirs, des Blancs et des Asiatiques », Yanis l’a déjà adopté : « Il y a des faits, dit cet étudiant en BTS de 21 ans, venu de Châtillon (Hauts-de-Seine). Les Blancs trouvent plus facilement du travail ou un appartement. Entre un Blanc au Smic et un Noir au Smic, le Blanc sera toujours privilégié. Moi, je ne suis pas là pour les blâmer, mais beaucoup de Blancs ne se rendent même pas compte que c’est devenu un privilège de se promener sans se faire contrôler. En fait, le “white privilege”, c’est ça : juste vivre normalement, sans certains obstacles. »

Yanis, à droite, samedi 13 juin, place de la République. © MM Yanis, à droite, samedi 13 juin, place de la République. © MM

« J’ai aussi des amis blancs qui utilisent l’expression », précise-t-il. Comme Raphaël, à ses côtés, qui acquiesce et brandit sa pancarte : « Le silence est complice. » « Je ne blâme personne, ajoute Yanis. Par contre, je ne comprends pas qu’on ne profite pas de son privilège pour protéger les autres. »

Ce concept, qui cherche à décrire la somme des bénéfices objectifs et symboliques à être perçu comme « blanc », a fait une entrée fracassante dans le débat public français avec les mobilisations de ces derniers jours. Forgé à la fin des années 1980 par la chercheuse et militante féministe Peggy McIntosh, qui a souligné le parallèle existant entre le « privilège » d’être un homme et le « privilège » d’être « blanc » dans une société marquée par le sexisme et le racisme systémique, il est utilisé couramment dans les sciences sociales. Mais en France, l’expression n’avait guère dépassé, ces dernières années, les cercles militants et la sphère universitaire.

Accusée d’être une importation américaine, la notion heurte de plein fouet l’« universalisme républicain » français, qui refuse, par principe, de faire des distinctions en fonction de l’origine ou de la couleur de peau. Ces derniers jours, notamment après la publication de la lettre de Virginie Despentes évoquant son expérience du « privilège blanc », la gauche a étalé ses divisions sur le sujet.

La secrétaire à la coordination du Parti socialiste, Corinne Narassiguin, y a vu notamment un concept dangereux qui fait « le jeu de l’identitarisme », expliquait-elle dans une tribune au Monde, alors qu’un élu du PS pour les Français de Grande-Bretagne, Samy Ahmar, lui répondait dans Libération que le « privilège blanc » était utile pour décrire « une réalité vécue : l’expérience d’un Blanc en France n’est pas l’expérience d’une personne racisée ».

À 19 ans, Riyad semble hésiter encore. « Le privilège blanc, c’est moins manifeste en France qu’aux États-Unis. Ça vient des lois de ségrégation raciale [abolies seulement dans les années 1960 – ndlr]. Je crois que je préfère parler de discriminations. » Venu d’Eaubonne (Val-d’Oise), Riyad suit un DUT de gestion des entreprises et travaille en alternance, tandis que son copain Antoine, à ses côtés place de la République, a été licencié « à cause du Covid ».

« J’ai pas envie de dire qu’Antoine est privilégié, précise Riyad. Il a certaines facilités, mais un privilège… En fait, ce terme, je préfère l’employer pour parler des policiers : on a l’impression que certains sont sans foi ni loi, il y a une impunité planante. Moi qui suis algérien, je trouve que les forces de l’ordre, ici, c’est comme les militaires en Algérie : ils ont des “laissez-passer” pour tout. »

Pour comprendre, « il suffit de demander à un Blanc s’il a envie d’être traité comme un Noir », insiste Anna*, 35 ans, consultante en marketing et convaincue de la pertinence comme de l’efficacité du concept. « C’est une excellente chose qu’il arrive en France, où la thématique de l’ethnicité est taboue, où les statistiques sont interdites, où l’on ne sait pas mesurer ce problème. Le “privilège blanc”, ça permet d’enlever les œillères, de voir enfin les couleurs. » Parce qu’Anna n’en peut plus d’entendre les « universalistes » affirmer qu’il ne faudrait pas voir de couleurs : « Y a qu’une personne blanche pour prononcer une phrase pareille ! »

« À nous, le mot parle. Aux États-Unis, ils ont les mots pour ce que nous vivons tous les jours, glisse son amie Hatoumata, 47 ans. Il ne faut pas le recevoir comme une injure ou quelque chose de honteux. Si t’es gêné, c’est qu’il y a quelque chose à faire bouger. Mais je comprends que ce soit difficile de se penser comme participant au système… »

Cette « combattante », qui travaille « dans l’insertion », choisit ses mots avec soin, insiste par exemple sur la différence entre « racisme systématique » (« celui du quotidien, les questions du genre : “Tu bronzes, toi ?” ») et le « racisme systémique » (« celui induit par les institutions, l’économie, l’éducation, les manuels scolaires… »). L’ennemi profond, c’est le second. Alors, « bien sûr, des gens s’opposeront à la notion parce qu’ils ne veulent pas bouger leur curseur. Mais le fait que toutes les couleurs soient sur la place de la République montre bien que des personnes blanches comprennent ».

Alexandre, 26 ans, est de celles-là. « Si des personnes non blanches estiment qu’il y a un “privilège blanc”, c’est qu’elles ont raison. On est mal placés pour juger, on n’a pas de lisibilité sur ce qui peut arriver aux autres… Des gens se braquent ? On est obligés de passer par là pour réveiller les consciences. De toute façon, il y a même des gens pour se sentir attaqués par le slogan “Black Lives Matter” [les vies noires comptent – ndlr] ! »

« Si j’étais privilégié, je n’aimerais pas qu’on me le dise »

Engagée dans un syndicat étudiant de gauche, Judith, 24 ans, reconnaît volontiers qu’« en contexte militant, on fait attention au terme de “privilège”, que ce soit pour parler de classe ou de couleur. Mais il [lui] semble, personnellement, que le mot n’est pas à jeter, parce qu’il permet de dire clairement la différence de traitement. On a plus intérêt à s’en emparer, à travailler cette notion, plutôt qu’à la rejeter à cause de polémiques sémantiques ».

Croisé à la manifestation dans un T-shirt de sport bleu-blanc-rouge, floqué du mot « France », le sénateur communiste Fabien Gay (Seine-Saint-Denis) réfléchit encore. « C’est compliqué, confie-t-il. Je suis ouvert, et je ne veux pas paraître à reculons : le racisme, il existe. Dans l’accès au logement, à l’emploi, à la culture… Et oui, les violences policières touchent plus les quartiers populaires, et davantage ceux qui sont perçus comme noirs ou arabes. Mais je n’utilise pas l’expression “privilège blanc”. » Pour quelles raisons ? « Certains diront parce que je suis blanc, rigole l’élu, un peu pour évacuer. Je suis prêt, en tout cas, à avoir ce débat. »

« Je comprends que l’expression crispe, car quand on a des privilèges, on préfère se dire que tout le monde a les mêmes droits », affirme Romain, 24 ans, qui se définit comme « afro-descendant ». À ses côtés, Samuel, 23 ans, renchérit : « Si j’étais privilégié, je n’aimerais pas qu’on me le dise. J’aurais peur de [le] perdre [ce privilège], qu’on essaie de me l’enlever. »

Pour eux, la réticence à utiliser un terme qui, pour certains, enferme dans la notion piégée de « race » cache une grande hypocrisie. « Dans un monde idéal, il n’y pas de couleurs, mais ce n’est pas la réalité. Ce n’est pas ce qu’on vit nous, affirme Romain. Partout, on me demande d’où je viens ! Et quand je dis que je viens de Marne-la-Vallée, on me répond : “Non mais en vrai, tu viens d’où ?” C’est ça que je vis tous les jours. Un Blanc ne vit pas ça. »

Romain, Gédéon et Samuel, samedi 13 juin. © LD
Romain, Gédéon et Samuel, samedi 13 juin. © LD

 

Les déclarations alarmistes d’Emmanuel Macron sur l’« l’ethnicisation de la question sociale », encouragée, selon lui, par une partie du monde universitaire qui utilise depuis des décennies le concept de « privilège blanc », leur paraissent tomber complètement à côté. « C’est bizarre, on parle toujours de communautarisme pour les Noirs, les Arabes, mais pas du communautarisme blanc », s’agace Romain.

Secrétaire nationale adjointe d’EELV, Sandra Regol, justement, « aime bien en parler ». « Les Pinçon-Charlot l’ont démontré : en France, le milieu qui se mélange le moins (mariages, écoles, vacances, etc.), c’est la part la plus aisée de la société, très majoritairement blanche. » Mais son parti utilise-t-il l’expression « privilège blanc » ? « Pas spécialement. »

L’écologiste relève que « c’est violent pour certains, parmi les catégories les plus pauvres de la population, de se voir attacher ce terme de “privilégiés” » : « Je comprends que ça puisse énerver. Mais si l’expression gêne tant, c’est qu’elle tape où ça fait mal, sur un déni. Comme l’écriture inclusive, s’agissant de la place des femmes. Il faut qu’on travaille sur l’Histoire en France… » Et de rappeler que c’est « un terme de chercheurs, comme le mot “racisé”. On n’est pas obligé d’être d’accord avec tous les travaux universitaires, mais c’est un constat scientifique, et l’un des outils pour penser l’oppression et la faire disparaître ».

« Le principal débat, réagit de son côté Léo Valadim, membre de la direction du NPA Jeunes et qui se réjouit de ces mobilisations, c’est de savoir si le racisme est une construction uniquement culturelle que les Blancs auraient à déconstruire. Le racisme, c’est surtout une oppression structurelle qui prend racine dans les fondements mêmes du capitalisme. » Pour ce militant, « l’enjeu central, c’est donc qu’il y ait des convergences dans les mobilisations, notamment avec les travailleuses de la santé la semaine prochaine, vu le recoupement entre les personnes qui subissent les violences policières et ceux qui ont le plus souffert ou combattu pendant l'épidémie. »

Iseult McNulty, elle, se tient à côté d’une petite pancarte où elle a inscrit : « Racisme systémique, brutalités policières, c’est ici aussi. » Cette étudiante, très engagée sur la question des discriminations, explique avoir créé une page de sensibilisation à la « whiteness » sur Facebook. Elle y parle de « blanchité » et s’est récemment penchée sur la question du « féminisme blanc », ou de la « blanchité chez les écologistes ». « C’est en anglais parce que je suis franco-irlandaise », prévient-elle.

Elle raconte avoir pris conscience de sa propre « blanchité » et de son « privilège blanc » lors d’une expérience humanitaire au Ghana. « Je me demandais à quel titre j’étais là, à faire de l’alphabétisation, alors que je n’avais aucune compétence particulière. Je n’étais pas éducatrice. C’était peut-être juste le fait d’être blanche qui me donnait cette place. » « Il y a une gêne en France parce qu’on a toute cette histoire avec la notion de race, qu’on a d’ailleurs supprimée de la Constitution. L’universalisme républicain est officiellement aveugle à la couleur mais, en fait, il est surtout aveugle au racisme systémique. En croyant dépasser la notion de “race”, qui est une construction sociale et pas un fait biologique, on aboutit à nier les discriminations raciales », insiste-t-elle.

La présence dans les manifestations de ces derniers jours sur les violences policières et le racisme d’une génération qui s’est emparée de ces concepts correspond à ce qu’elle observe depuis quelques années sur les réseaux sociaux. « Je vois beaucoup de jeunes intéressés par ces questions qui se forment grâce aux réseaux sociaux. Ils disent beaucoup de choses mais je me demande s’ils sont vraiment – même aujourd’hui – écoutés. »

 

 

 

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