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Solidarite avec Mimmo Lucano

Source : Le monde - Julia Pascual - 11/09/2020

Valse des directeurs, premier désaveu de Marlène Schiappa, accent mis sur les éloignements... Depuis son arrivée place Beauvau, le ministre imprime son style.

L’été a été mouvementé dans les services du ministère de l’intérieur chargés de l’immigration. L’arrivée de Gérald Darmanin place Beauvau, le 7 juillet, a été suivie d’une valse de directeurs au sein de la direction générale des étrangers en France (DGEF), dont les quelque 500 agents gèrent l’ensemble des questions relatives aux droits des étrangers. En quelques jours, le patron de la DGEF, Pierre-Antoine Molina, et son directeur de l’asile, Raphaël Sodini, en place depuis cinq ans, ont été débarqués. « Ça a été brutal », jugent plusieurs sources en interne. « Darmanin voulait marquer la rupture, analyse un cadre du ministère, sous couvert d’anonymat. Il a éloigné les deux, perçus comme provenant de cabinets de gauche. » MM. Molina et Sodini avaient l’étiquette de « Cazeneuve boys » : ils avaient tous deux été membres de cabinet de l’ex-ministre de François Hollande Bernard Cazeneuve, l’un comme directeur adjoint et l’autre comme conseiller immigration.

C’est le préfet des Pays de la Loire et de Loire-Atlantique, Claude d’Harcourt, qui a pris la tête de la DGEF le 29 juillet, un poste jusque-là confié à des conseillers d’Etat. « Ils vont davantage mettre l’accent sur le pilotage des préfectures », analyse le cadre de Beauvau. « On fait primer une logique opérationnelle, de résultats », abonde un autre.

M. d’Harcourt, qui se définit comme un « homme de terrain », a notamment été directeur de l’administration pénitentiaire sous Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy et directeur d’agences régionales de santé, avant de rejoindre la préfecture de Nantes. Cette dernière période a été marquée par l’affaire Steve Maia Caniço, mort noyé à la suite d’une charge de police lors de la Fête de la musique, en juin 2019. En janvier, M. d’Harcourt avait aussi été convoqué par Christophe Castaner, alors ministre de l’intérieur, pour avoir publiquement qualifié l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) de « rupture anthropologique majeure ».

Scission du dossier

La direction de l’asile a, elle, été confiée à Clémence Olsina, issue du Conseil d’Etat, dont le nom aurait été soufflé par François-Xavier Lauch, ex-chef de cabinet d’Emmanuel Macron, aujourd’hui directeur adjoint de celui de M. Darmanin. La DGEF devra mettre en musique les orientations du ministre, qui partage son portefeuille avec Marlène Schiappa, déléguée à la citoyenneté. A elle, les questions d’asile et d’« intégration républicaine », notamment par les naturalisations auxquelles elle veut redonner de la « solennité ». A lui, les évacuations de campements de rue, la lutte contre l’immigration irrégulière. D’un côté, l’humanisme, de l’autre, la fermeté. Cette scission du dossier migratoire étonne, tant ses éléments se recoupent : les personnes migrantes à la rue sont ainsi majoritairement des demandeurs d’asile et des réfugiés. Les premières dissonances entre les deux ministres n’ont d’ailleurs pas tardé à se manifester au sujet des travailleurs sans papiers mobilisés pendant le confinement (aides à domicile, éboueurs, livreurs, caissiers...). Le cabinet de M. Castaner s’était mobilisé au début de l’été, envisageant la régularisation de « plusieurs milliers » d’entre eux. Des préfectures avaient même été sollicitées en ce sens. Jusqu’à ce que le remaniement gouvernemental, début juillet, interrompe les travaux.

Mais le projet n’a pas totalement été enterré. D’après nos informations, le cabinet de Mme Schiappa a envoyé un télégramme aux préfets à la fin de l’été, les invitant à faire preuve de « discernement » vis-à-vis des candidats à une régularisation ou à une naturalisation s’étant illustré pendant la crise due au Covid-19. A peine quelques heures se sont écoulées avant que le cabinet de M. Darmanin envoie un contre-ordre, rendant le texte de sa collègue caduc. Un premier
couac à Beauvau. L’entourage de Mme Schiappa assure aujourd’hui qu’une circulaire est en préparation pour accélérer uniquement les naturalisations des travailleurs étrangers en situation régulière mobilisés pendant la crise.

« Le discours est très martial »

La question des sans-papiers semble, en revanche, remisée. Une coalition d’associations et de syndicats – dont le Secours catholique, la CFDT et la CGT – avait pourtant écrit au président de la République en mai sur le sujet, et obtenu une promesse de rendez-vous. Puis le cabinet du premier ministre Jean Castex avait fixé une rencontre au début du mois de septembre, avant de la reporter sinedie. « Il est dommage de ne pas prendre en compte ces premiers de cordée. Ils font partie de ceux qui ont tenu le pays à bout de bras », regrette Marilyne Poulain, de la CGT. Depuis l’arrivée de M. Darmanin place Beauvau, « on a l’impression d’un durcissement », appuie Laurent Giovannoni, du Secours catholique. « Dès ma prise de fonctions, le lendemain, j’ai demandé au préfet du Pas-de-Calais d’ordonner une expulsion [d’un campement de migrants] », s’est félicité le ministre devant l’Assemblée nationale. En août, alors que de vives tensions ont opposé à Dijon des membres de la communauté tchétchène et des habitants d’un quartier populaire, il avait déclaré : « Avoir le droit d’asile sur le territoire national ne crée pas le droit de mettre le bordel. » Plus tard, alors qu’une adolescente bosniaque musulmane avait été tondue par sa famille pour avoir voulu se marier avec un Serbe chrétien, le ministre avait promis sur Twitter que les mis en cause « ser[aient] reconduits à la frontière ». « Le discours est très martial, commente un préfet. Il s’inscrit dans une filiation absolue avec ce qu’était Nicolas Sarkozy. » « Il met le paquet sur deux objectifs : atteindre le délai moyen de six mois pour traiter une demande d’asile [contre un an en 2019] et remettre en route la machine des éloignements, ajoute une source en interne. C’est une logique de chiffre. » « Il n’y a pas de politique du chiffre, se défend-t-on, place Beauvau. On a une obligation d’agir intelligemment et le ministère de l’intérieur, ce n’est pas le ministère de la famille. »

Une circulaire est notamment dans les tuyaux pour rappeler aux préfets les modalités d’éloignement des étrangers sans titre interpellés pour des motifs de trouble à l’ordre public. D’après nos informations, l’intérieur voudrait renforcer ces possibilités en profitant du futur projet de loi contre les séparatismes, attendu cet automne.

Reste un principe de réalité. Les éloignements se sont effondrés dans le contexte de crise sanitaire. Les centres de rétention administrative se sont vidés et beaucoup de pays, notamment du Maghreb, refusent de reprendre leurs ressortissants – même volontaires au retour – ou exigent des tests de dépistage du Covid-19 négatifs sous des délais parfois intenables. En matière d’asile, si les demandes ont elles aussi chuté de 45 % depuis le début de l’année, sous l’effet du confinement, elles repartent progressivement à la hausse, de même que la formation de campements de rue. Quant au chantier de l’immigration professionnelle, qu’Edouard Philippe avait ouvert il y a un an, il a aussi été gelé. Autant d’éléments dont le gouvernement devra se justifier dès octobre, lors du débat annuel sur l’immigration à l’Assemblée nationale, voulu par M. Macron.

 

 

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