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Solidarite avec Mimmo Lucano

Source : Médiapart - Nejma Brahim - 10/11/2020

Entre 2 000 et 2 500 personnes exilées sont installées dans un camp de fortune à proximité de la station de métro Porte-de-Paris, à Saint-Denis, en pleine crise sanitaire. Toutes attendent l’évacuation prévue et espèrent une prise en charge digne et pérenne.

C’est un énième camp de migrants que les autorités ont laissé s’agrandir, malgré la crise sanitaire liée au Covid-19 et la deuxième vague à laquelle la France doit faire face. Il suffit de traverser le pont, dans le prolongement des arrêts de tramway et de métro Porte-de-Paris à Saint-Denis, pour entrevoir les nombreuses tentes qui se suivent et se ressemblent.

Ici, les notions de confinement et de gestes barrières perdent tout leur sens. Assis sur un muret face au Stade-de-France, sous l’autoroute, une vingtaine d’hommes discutent pour combler le vide ce jeudi 5 novembre, profitant du soleil venu rehausser les températures peu clémentes des dernières semaines.

« On suit la situation ici depuis l’arrivée des premiers exilés l’été dernier », souffle Kerill en s’enfonçant dans les méandres de ce qui ressemble aujourd’hui à une base de vie, le confort en moins. Le coordinateur de l’association Utopia56, qui vient en aide aux exilés depuis 2015, en profite pour saluer les occupants des lieux sur son passage. « Faute d’intervention des autorités, on constate que les gens se sont organisés et qu’on n’est plus dans quelque chose de l’ordre du temporaire. »

L’entrée et le centre du campement, majoritairement occupés par des hommes seuls de nationalité afghane ou iranienne, ont vu naître depuis peu des stands de cuisine improvisés, le brasero faisant office de gazinière. L’odeur de charbon et de bois brûlé est prégnante. Des restes de feux de camp, çà et là, permettent d’imaginer ce qui sert à la fois de chauffage et de lumière à la nuit tombée.

 

Plusieurs stands de cuisine ont récemment vu le jour sur le camp situé Porte-de-Paris, à Saint-Denis. © NB.
Plusieurs stands de cuisine ont récemment vu le jour sur le camp situé Porte-de-Paris, à Saint-Denis. © NB.
 

« On n’a pas vraiment peur du coronavirus, lance Niazai, 21 ans. Notre vie est déjà compliquée de manière générale. On vit dans des tentes, on doit subir le froid et la pluie, on n’a pas toujours à manger. » Une semaine plus tôt, ses amis installaient un coin-cuisine afin de préparer des sandwichs pour les exilés du camp. Plusieurs stands de ce type ont ainsi pris forme et viennent en soutien des distributions alimentaires organisées notamment par le collectif Solidarité migrants Wilson.

« Pour rentrer dans nos frais, on les vend un euro. Mais pour les personnes qui n’ont pas les moyens d’acheter, c’est gratuit », précise Hayatola, tout en plongeant une pâte faite maison dans l’huile brûlante. Une fois le pain cuit, le jeune homme s’empare d’une poignée de frites qu’il insère dedans, avant de l’emballer et de le poser dans une bassine en plastique, en attendant les clients.

« Je trouve que c’est une bonne initiative, sourit son comparse. Notre quotidien est très dur ici, alors c’est important qu’il y ait un peu d’entraide. » Tous sont iraniens et sont passés par l’Allemagne avant de venir en France. Certains ont appris l’allemand sur place grâce aux cours dispensés aux demandeurs d’asile, d’autres, comme Niazai, l’ont appris seuls sur YouTube.

Pour Arif, 22 ans et enfant de Jalalabad, à 150 kilomètres de Kaboul en Afghanistan, l’urgence est de poursuivre sa scolarité et d’apprendre la langue de Molière. « Tout ce que je souhaite, c’est de pouvoir étudier pour ensuite travailler, peu importe le secteur. Il n’y a donc pas de cours de français proposés en ce moment ? », interroge-t-il en voyant passer Angèle, du pôle « hommes seuls » à Utopia56.

« Le BAAM [Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants] propose habituellement des cours mais c’est compliqué en ce moment. Avec le Covid-19 et le confinement, ils ont dû les interrompre. On saura la semaine prochaine s’il est possible de les relancer en respectant les mesures sanitaires », soupire-t-elle.

Après six années passées outre-Rhin, Arif a dû quitter l’Allemagne à la suite de problèmes administratifs dans le cadre de sa demande d’asile. Il vient de retrouver son frère à Paris, qu’il avait perdu durant le parcours migratoire, et partage désormais sa tente avec lui.

Depuis trois mois maintenant, le camp n’a cessé de grandir : environ 2 000 migrants vivent là, dans une précarité qui ne permet certainement pas de faire barrière au virus terrassant le monde depuis le printemps dernier. « Avec 1 000 tentes et un ratio de deux personnes par tente, on compte aujourd’hui entre 2 000 et 2 500 exilés sur le camp. Le Covid circule partout en France, il n’y a pas de raison que ce lieu en particulier soit épargné », relève Louis Barda, coordinateur chez Médecins du Monde, en charge de ce campement.

Pour l’heure, aucun cas grave n’a été détecté là, il y aurait une « majorité d’asymptomatiques ». Pas d’eau durant plus de deux mois, gestes barrières impossibles à respecter, manque de masques, promiscuité dans les tentes… « Toutes les conditions sont favorables à ce que le Covid se répande. Les conditions de vie des personnes exilées à la rue étaient déjà scandaleuses avant l’épidémie, mais là on atteint un niveau de honte inégalé. On est pourtant chez les plus vulnérables des vulnérables, c’est une question de santé publique », dénonce-t-il, ajoutant que la situation aurait pu créer un cluster violent.

Comment tester, retrouver puis isoler les cas-contacts et cas positifs dans un campement de cette taille ? « On ne fait pas de tests PCR car, à nos yeux, la mise à l’abri est la seule solution pérenne pour une campagne de dépistage efficace. Plus on attend, plus le camp grandit, moins c’est gérable. L’inaction des pouvoirs publics mène à une mise en danger et à des situations insolubles comme celle qu’on a aujourd’hui. » L’évacuation du camp, annoncée par des bruits de couloir pour jeudi 12 novembre, aurait été décalée à la semaine suivante selon nos informations.

Depuis quelque temps, cinq ou six familles originaires d’Afghanistan, de Somalie, du Soudan ou encore du Pakistan se sont installées dans le campement. « C’est une solution de dernier recours pour elles car elles ne se sentent pas forcément en sécurité ici, explique Kerill, d’Utopia56. Mais à force d’être délogées et repoussées de Paris, elles n’ont pas eu le choix. » Début octobre à Aubervilliers, les associations d’aide aux migrants dénonçaient une « chasse à l’homme » orchestrée par les forces de l’ordre pour mieux éloigner les exilés de la capitale.

« Le Covid n’est pas une préoccupation pour nous »

Au fond du campement sur la droite, Abdur, un Pakistanais, s’est occupé d’aménager l’espace tant bien que mal avec le matériel qu’il a pu dénicher. Des barrières recouvertes de tissu gris délimitent l’enclos, positionné contre un buisson face au canal. Seul un petit espace permet d’en sortir et, discrètement, sa fille se faufile pour aller jouer au-dehors.

Abdur a créé son propre espace à l'intérieur du camp pour mettre en sécurité sa famille. © NB.
Abdur a créé son propre espace à l'intérieur du camp pour mettre en sécurité sa famille. © NB.
 
« En un mois ici, j’ai construit une maison avec une première chambre de ce côté, une autre en face, et un coin-douche derrière ! », ironise le père de famille tout en rappelant sa petite dernière à l’ordre afin qu’elle ne s’éloigne pas. En réalité, les chambres montrées du doigt ne sont que des tentes – dont une pour ses trois enfants – et le coin-douche est une simple bâche suspendue, dont la seule utilité est de protéger des regards indiscrets lors de la toilette.

Depuis que des rampes de robinets ont été installées non loin de là par l’association Solidarités International, deux semaines plus tôt, la famille peut se laver à l’eau froide. Derrière leur abri dénué de toit, les hommes défilent pour venir faire leur lessive au point d’eau, laissant ensuite leurs vêtements sécher, accrochés aux troncs d’arbre qui longent le canal. Les dix cabines de W.-C. posées à l’entrée du camp ne suffisent pas et Ruhman, la mère, doit se retenir jusqu’au soir pour trouver un coin caché et se soulager.

« Le Covid n’est pas une préoccupation pour nous », assurent les parents, qui se présentent comme une équipe. Leur mariage « d’amour » leur a valu de nombreux conflits avec leurs proches. « On pense avant tout à avoir un toit au-dessus de nos têtes et à maintenir nos enfants en bonne santé. Nous, on peut sauter des repas. Mais pas eux. » Leurs pieds sont nus et, faute de chaussettes, affichent des extrémités d’une couleur bleuâtre.

Arrivés en France en début d’année, le couple et ses enfants ont déposé une demande d’asile en mars. Ils attendent un retour de l’OFPRA, l’office chargé d’étudier les demandes. « Attendre”, c’est le tout premier mot que j’ai appris en français, lâche Abdur dans un éclat de rire. Il faut toujours attendre. » Si Utopia56 leur propose régulièrement des solutions de mise à l’abri pour une ou plusieurs nuits, les parents refusent. « On a accepté une fois et à notre retour sur le camp, on nous avait volé l’une de nos tentes. On ne veut plus de solution temporaire. On est usés », chuchote Ruhman en passant le paquet de chips à sa fille âgée de 4 ans.

« Le niveau de détresse est énorme »

 

Ces derniers temps, son mari ne ferme pas l’œil de la nuit pour surveiller les alentours de leur abri. Une minorité d’hommes isolés crée parfois des tensions après avoir consommé de l’alcool ou de la drogue le soir venu. Un homme a d’ailleurs été retrouvé inanimé sur le camp et serait décédé après son transport à l’hôpital. « Il s’agirait d’une crise cardiaque. Il était connu pour sa consommation d’alcool et de drogue. Les gens évoluent dans un climat hostile et sont à bout », note le coordinateur d’Utopia56.

Médecins du Monde propose une permanence psychologique aux personnes identifiées grâce à ses cliniques mobiles, organisées trois fois par semaine. « Le niveau de détresse est énorme. Ces personnes ont souvent quitté leur pays pour fuir des violences qu’elles retrouvent sur leur parcours migratoire. Arrivées en France, elles sont criminalisées, ballottées d’un endroit à l’autre. Cela donne lieu à des situations de décompensation et d’addictions, voire des tendances suicidaires. »

Une atmosphère qui participe de ce sentiment d’insécurité chez les familles et les femmes célibataires originaires de Somalie, installées au fond du camp. Un endroit mal choisi, car en voulant se mettre à l’écart et en sécurité, elles ont en fait opté pour la parcelle qui servait de toilettes aux occupants du camp, avant l’installation des W.-C.

Des femmes et familles originaires de Somalie se sont installées sur le camp, faute de solution alternative. © NB.
Des femmes et familles originaires de Somalie se sont installées sur le camp, faute de solution alternative. © NB.
 

« C’est encore plus difficile pour nous, en tant que femmes seules. Le soir, certains boivent et se bagarrent. Entre le bruit et le froid, c’est impossible de dormir. Je n’ai qu’une couverture pour mes deux bébés et moi, ils pleurent toute la nuit », confie Hanane, 29 ans, depuis l’intérieur de sa tente. Après des tensions avec son époux durant le parcours migratoire, celui-ci les a abandonnés. Cela fait une semaine qu’elle est en France.

« Ça a été une grosse surprise pour moi de découvrir ce camp. Je n’avais jamais vu ça de ma vie auparavant, même dans mon pays. » Les 100 euros qui constituaient ses économies se sont déjà envolés en fumée dans l’achat de lait et de médicaments. Amal, une autre Somalienne âgée de 29 ans, vit avec deux autres femmes dans une tente. L’une de ses amies, dont la prothèse à la jambe est cassée, se retrouve dans un camp alors qu’elle a obtenu le statut de réfugié.

« Le gros problème qu’on a, c’est que notre protection universelle maladie [Puma] a expiré. Tout le monde nous parle de la pandémie, mais on n’arrive même pas à se faire soigner pour des maux du quotidien », regrette-t-elle, précisant que cinq bébés vivent dans cet espace et qu’elle souffre elle-même de difficultés respiratoires.

« En période de crise sanitaire, en plus des aspects délétères de la vie à la rue sur la santé, c’est hallucinant qu’on retrouve des campements de cette envergure, sans aucune anticipation malgré l’expérience de la première vague », peste Louis Barda, de Médecins du Monde. La semaine précédente, une famille ayant obtenu une solution de mise à l’abri par le biais du 115 s’est vu refuser la sortie du camp par la police à cause du confinement, selon Utopia56.

Une autre conséquence a été l’invisibilisation d’un certain nombre de familles prises en charge par le Samu social les premiers soirs du confinement, puis remises à la rue malgré le contexte. Chaque soir, l’équipe d’Utopia56 organise des mises à l’abri pour les nouveaux arrivants et les personnes refusant d’aller au camp de Saint-Denis.

Le rendez-vous est fixé à 19 heures dans le XIXe arrondissement de Paris, tout près de la porte d’Aubervilliers, à peu près en même temps qu’une distribution alimentaire proposée à Rosa Parks. Les solutions de mise à l’abri peuvent aller du 115 à l’hébergement solidaire chez des particuliers, en passant par la formation d’un camp temporaire non loin de là, avec obligation de quitter les lieux à l’aube le lendemain.

« Entre jeudi et vendredi, juste avant le confinement, l’effectif des exilés présents à Rosa Parks a été divisé par deux, détaille Noémie, responsable du pôle « familles » à Utopia56. On a donc eu très peu de monde pendant le week-end. Cependant, en rappelant les familles par la suite, on s’est rendu compte que certaines solutions 115 n’étaient que pour quelques nuits et que les familles concernées pensaient qu’Utopia ne faisait plus de mises à l’abri à cause du confinement. On a donc rappelé tout le monde et le nombre de familles a augmenté de nouveau. »

Ce jeudi 5 novembre, boulevard Macdonald, Kerill retrouve son équipe pour préparer la mise à l’abri quotidienne. À 19 h 30, 21 personnes sont présentes, dont 13 familles et des mineurs. Beaucoup de familles ont été prises en charge grâce au système d’hébergement solidaire mis en place par l’association, qui compte quelque 250 volontaires. « Au début, avec la peur du virus, ça a été très compliqué. Mais on voit cette fois-ci que ça repart, on a même eu un soir où tout le monde a pu être hébergé », se réjouit Kerill.

Le confinement, qui a poussé certains habitants de Paris à partir en province, a permis de récupérer les clés de certains logements vides pour accueillir des exilés. C’est Utopia qui gère l’entrée et la sortie des lieux, ainsi que le suivi des familles sur place. Ce soir, en plus de l’hébergement solidaire chez les particuliers, la structure va pouvoir loger six à huit personnes dans une paroisse voisine.

« Principalement des femmes seules », indique Kerill. Car la semaine passée, cinq exilées ont subi une tentative de viol de nuit alors qu’elles dormaient dans le camp éphémère installé pont du Landy. « Un groupe d’hommes a essayé de s’introduire dans leurs tentes, elles ont réussi à se défendre et à les faire partir. Ça a été traumatisant pour elles. »

Diallo, un demandeur d’asile bénévole de l’association, donne le top départ à 20 heures. Trois femmes le suivent tandis qu’il presse le pas pour rejoindre l’arrêt de bus, porte d’Aubervilliers. Après cinq minutes de trajet, celui-ci s’arrête place de Torcy, face à la paroisse Saint-Denys de la Chapelle.

La paroisse Saint-Denys de la Chapelle va accueillir des femmes exilées tout au long du confinement. © NB.
La paroisse Saint-Denys de la Chapelle va accueillir des femmes exilées tout au long du confinement. © NB.
 

« Je suis déjà venue ici », s’aperçoit Fatoumata en pénétrant dans les lieux. Jean-David Carossio, le prêtre, les accueille aux côtés de deux paroissiens bénévoles. Par terre, six grands matelas gonflables – fournis par Utopia – occupent cet espace aux airs de gymnase miniature. Le trio extirpe des draps et couvertures propres d’une grande armoire en bois pour leur préparer un lit pour la nuit.

« Ça fait chaud au cœur de voir ça. Quand les associations ou des inconnus nous aident ainsi, c’est comme s’ils partageaient notre souffrance », s’émeut la quadragénaire, dont les enfants et le mari sont restés en Guinée. Ses deux amies se précipitent au fond de la pièce chauffée pour une séance d’essayages : des vêtements issus de dons leur ont été distribués ce soir et suffisent à leur redonner le sourire. Un coin-cuisine et des sanitaires sont à leur disposition.

Trois autres femmes, redirigées par Utopia, arriveront par leurs propres moyens avant 21 heures. Toutes pourront être hébergées à la paroisse le temps du confinement, sauf deux nuits où la paroisse s’est déjà engagée à l’avance pour un autre groupe. « Même si elles doivent quitter les lieux en journée, ça va leur offrir un peu de stabilité », précise Diallo.

« On héberge déjà des familles et des femmes seules le jeudi soir dans le cadre d’un partenariat avec Utopia56. Là, le confinement fait qu’on a moins de groupes à accueillir et qu'on peut changer de rythme. Ce lien entre Église et société civile est très précieux pour nous », souligne le prêtre, avant d’indiquer aux occupantes des lieux comment éteindre la lumière et fermer la porte d’entrée.

 

 

 

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