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Source : Médiapart - Nicolas Cheviron et Elisa Perrigueur - 23/11/2020

Secourus en mer par des gardes-côtes turcs, des migrants accusent la marine grecque de les avoir refoulés vers la Turquie sur des radeaux de sauvetage sans moteur après avoir coulé leur embarcation. Reportage en mer et enquête sur cette pratique du « pushback », de plus en plus fréquente et dénoncée par de nombreux observateurs, qui pointent la responsabilité de l’UE.

Marmaris (sud-ouest de la Turquie) et Athènes (Grèce).– Samedi 31 octobre, une heure du matin. Le patrouilleur 101, de l’unité des gardes-côtes de Marmaris, dans le sud-ouest de la Turquie, file à fond de train sur une mer houleuse. Le commandement central, à Ankara, vient d’informer le personnel local de la présence d’embarcations de migrants en perdition au large de Kizilburun, une langue de terre turque inhabitée et inhospitalière proche de l’île grecque de Symi.

Après une petite heure de navigation, le puissant navire, qui peut pousser des pointes de vitesse à plus de 80 km/h, arrive sur les lieux. Les nouvelles sont bonnes : les migrants, répartis sur deux radeaux de sauvetage gonflables, sont parvenus à accoster sans dégâts sur des rochers. Un Zodiac part les récupérer, avec à son bord des agents en tenue antibactériologique, coronavirus oblige.

Transbordés sur le patrouilleur, les migrants sont installés sur le pont arrière, avec des couvertures et des plateaux-repas. Ils sont 18, des adultes à l’exception de deux enfants de trois et quatre ans, et de deux ados d’une quinzaine d’années. Des Syriens, hormis une famille palestinienne. Épuisés, apeurés, mais sains et saufs. « On a de la chance : d’habitude on récupère aussi des cadavres », commente un marin turc.

Un Zodiac des garde-côtes turcs transborde des migrants secourus vers leur patrouilleur. © NC Un Zodiac des garde-côtes turcs transborde des migrants secourus vers leur patrouilleur. © NC

Les gardes-côtes embarquent aussi les radeaux gonflables orange fluo des migrants, dont ils pointent la marque : Lalizas, une entreprise grecque, basée au port du Pirée. Pour eux, cela ne fait pas de doute, il s’agit une fois encore d’un « pushback », d’un refoulement vers les eaux turques organisé par leurs homologues grecs. « Ils sont là, pas très loin, en train de nous observer. Notre radar a identifié un de leurs bateaux près d’ici », affirme un officier.

Les récits fournis par les migrants confirment l’hypothèse. Leur bateau a pris la mer la veille vers 19 heures, après versement aux passeurs de 2 000 euros par personne, avec pour objectif de rallier l’île grecque de Rhodes. Mais après deux heures en mer, le moteur s’est arrêté, et l’embarcation s’est mise à dériver au hasard des courants et des vagues.

Elle a finalement été abordée par un navire de la marine grecque. « Je ne peux pas me tromper : il y avait des écritures en grec partout, je sais les reconnaître, et les marins parlaient grec entre eux, indique Hassan, un Syrien de 37 ans, originaire d’Idlib, une enclave proche de la Turquie, aux mains de l’opposition syrienne. Et il s’agissait d’un vrai navire de guerre, avec des armements et des marins en uniformes. »

Les migrants sont ensuite confiés à un second vaisseau, toujours grec, probablement des garde-côtes – « il était comme celui-ci, avec des hommes armés », souligne Hassan en désignant le patrouilleur turc qui l’a secouru. « [Cette fois], les Grecs nous ont fait monter sur leur bateau. Et ils ont pris tout ce que nous possédions, y compris nos téléphones portables », explique une des migrantes.

Après avoir tiré sur l’embarcation vide des migrants pour la couler, le bateau grec navigue pendant près de deux heures. « Nous sommes arrivés au milieu de nulle part. On ne voyait pas la terre, juste quelques lumières au loin. C’est là qu’ils ont jeté les radeaux gonflables et nous ont fait monter dessus, puis ils nous ont poussés avec des perches loin de leur navire, affirme Hassan. Nous n’avions pas de gilets de sauvetage et rien pour diriger les radeaux, juste une seule rame. »

Craignant d’être séparés par la houle, les migrants parviennent à lier entre elles les deux embarcations. Par chance, les courants finissent par les pousser vers la côte. « Les enfants criaient, les femmes pleuraient. On a pensé qu’on allait mourir parce que la plupart d’entre nous ne savent pas nager, et que les rochers auraient pu crever les radeaux », poursuit l’ingénieur en électricité.

L’homme, qui a fui Idlib par peur des milices djihadistes après l’assassinat de son frère, se félicite de ne pas avoir embarqué dans son périple sa femme et ses enfants, restés à Hatay, un département turc mitoyen de la Syrie. « C’était stupide et dangereux, jamais je n’aurais dû tenter un truc pareil », déclare le migrant, qui espérait depuis Rhodes se rendre jusqu’aux Pays-Bas pour y trouver du travail.

Le groupe parvient finalement à prévenir les secours. « Nous avions un téléphone, que nous avions caché aux Grecs. C’est avec lui que nous avons appelé les Turcs, le numéro des urgences », confie la femme, qui comptait retrouver ses enfants en Allemagne. De retour sur la terre ferme, les Syriens seront renvoyés vers leur ville turque d’enregistrement, les Palestiniens probablement placés en centre de rétention.

L’officier turc qui a dirigé les opérations n’en est pas à sa première intervention de secours de refoulés. « Des “pushback”, il y en a toujours eu, mais jamais de manière aussi systématique, en renvoyant les migrants sur des radeaux gonflables, affirme-t-il. Actuellement, 35 à 40 % des migrants que nous récupérons sont des refoulés. » Le militaire sort des statistiques : entre le 1er janvier et le 31 octobre, sur 553 incidents impliquant 17 912 migrants, 252 étaient des refoulements, impliquant 7 682 migrants.

L’homme dénonce une atteinte aux droits de l’homme et au droit de la mer. « On met délibérément la vie de ces gens en danger, insiste-t-il. On les abandonne dans le canal de Rhodes, où passent de nombreux navires de commerce, sur des embarcations qui ne sont pas repérables par les radars. Or, 80 à 90 % des migrants ne savent pas nager – si l’embarcation se renverse, c’est la mort assurée. »

« Ce ne sont plus des actes discrets et isolés, c’est une politique organisée »

 

Interrogé sur les preuves qui, outre les témoignages des migrants, lui permettent d’incriminer ses homologues grecs avec autant de certitude, l’officier admet qu’il est « très difficile de prendre les opérations de refoulement sur le fait », même si de telles manœuvres ont déjà été filmées par des navires turcs. « En général, on constate que les migrants sont retrouvés sur des radeaux gonflables de marque grecque, souligne-t-il. Et surtout, ces embarcations n’ont pas de moteur », ce qui implique que les migrants n’ont pas pu quitter le continent avec elles.

« Les “pushback” sont le plus souvent signalés par les Grecs eux-mêmes, via un courriel à notre commandement. Ils larguent les migrants et puis ils nous informent », ajoute le marin, qui met également en cause l’agence européenne de protection des frontières, Frontex. « On a déjà vu la signature de navires Frontex sur nos radars à proximité de lieux de largage de migrants par les garde-côtes grecs », certifie-t-il.

Une enquête, réalisée par un collectif de médias européens et publiée le 23 octobre dernier par le magazine allemand Der Spiegel, a établi que des navires de Frontex étaient présents sur ce type d’opérations à au moins six reprises entre avril et octobre. Le 8 juin, un bateau roumain engagé avec Frontex a même été filmé participant à la manœuvre en bloquant l’embarcation des migrants. L’agence déploie quelque 600 agents en Grèce, des bateaux, des avions et des drones. Sous pression, le conseil d’administration de Frontex a « conclu qu’une action urgente [était] nécessaire pour enquêter sur tous les aspects relatifs à ces rapports », a indiqué à Mediapart Adalbert Jahnz, porte-parole de la Commission européenne.

 

Des migrants secourus par les garde-côtes turcs près de la péninsule de Kizilburun, dans le sud-ouest de la Turquie. © NC

Des migrants secourus par les garde-côtes turcs près de la péninsule de Kizilburun, dans le sud-ouest de la Turquie. © NC

 

Le gouvernement grec de la Nouvelle démocratie (droite) fait face en 2020 à un nombre croissant d’accusations de « pushback » en mer Égée et à sa frontière terrestre, commune avec la Turquie, dans le nord-est du pays. Les gardes-côtes turcs dénoncent largement de tels refoulements orchestrés par les Grecs. Des vidéos, des photos, des localisations de téléphones en Grèce fournies par les migrants eux-mêmes permettent aussi aux ONG de signaler des cas suspects.

Les procédés seraient toujours les mêmes, relève Tommy Olsen, de l’organisation norvégienne Aegean Boat Report (ABR), qui documente ces supposés retours forcés. Comme dans la scène observée entre Symi et Kizilburun, « les autorités remettent les migrants à l’eau sur d’autres embarcations, souvent de marque Lalizas, explique-t-il. L’autre stratégie est que quatre à cinq hommes masqués s’approchent des bateaux en mer et enlèvent les moteurs pour les laisser dériver jusqu’en Turquie ».

« Il y a des “pushback”, c’est la volonté de ce gouvernement et Frontex le sait », dénonce l’ancien député du parti de gauche Syriza, Georgios Pallis, résidant à Lesbos, à une dizaine de kilomètres de la Turquie. Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) se dit également « préoccupé », rappelle sa porte-parole Astrid Castelin : « Le HCR est informé lorsque des personnes arrivent à la frontière maritime et terrestre. La présence en Grèce de la majorité de ces personnes n’est toutefois pas confirmée ensuite par le gouvernement, ce qui soulève des inquiétudes. »

En un an, le nombre d’arrivées de réfugiés répertoriés en Grèce a d’ailleurs chuté. Par exemple, en novembre 2019, 4 088 sont arrivés à Lesbos, contre 71 en novembre 2020. Une baisse spectaculaire en partie liée à la peur du Covid, mais également calculée, comme l’assument les autorités grecques. Le pays « a empêché […] l’entrée de 10 000 personnes […] depuis le début de l’année », se targuait ainsi le ministre grec de la marine marchande et de la politique insulaire, lors d’une conférence de presse en septembre. Malgré de tels propos, le gouvernement grec nie l’existence de tout « pushback », y compris indirectement, comme celui de Symi auquel nous avons assisté.

Interrogé par Mediapart, le capitaine Nikolaos Kokkalas, porte-parole du corps des garde-côtes grecs, assure dans une réponse écrite que la Grèce pratique une « surveillance intensive des frontières maritimes ayant pour but la protection de la sécurité nationale et de la santé publique, et l’arrêt de la traversée illégale d’étrangers ». Elle a notamment pour objectif « la détection des canots de migrants avant leur entrée dans les eaux territoriales nationales et la notification à temps aux gardes-côtes turcs », résume-t-il. Avant d’assurer que les opérations de recherche et de sauvetage en eaux grecques « suivent les exigences du droit national et international ».

Mais, selon lui, « les résultats visibles dans la diminution rapide des traversées illégales […] ont conduit [la force des gardes-côtes grecs] à être une cible systématique des médias, ONG et autres plateformes de réseaux sociaux, lesquels ont l’habitude de présenter d’une manière partiale/tendancieuse leur action. Dans la plupart des cas, ceux-ci se basent sur des sources non confirmées et non fiables dont la provenance est impossible à identifier et à vérifier ». Le capitaine insiste enfin sur le fait que cette « surveillance intensive des frontières […] est devenue particulièrement nécessaire au regard du flux massif et organisé de migrants qui a suivi les déclarations d’officiels turcs, mais aussi de la pandémie actuelle ».

L’officier fait référence à la crise gréco-turque de mars 2020. Insatisfait de la position de l’UE face au risque d’un afflux massif de réfugiés syriens en Turquie, du fait d’une offensive du régime de Damas contre l’enclave d’Idlib, le président turc Recep Tayyip Erdogan avait annoncé l’ouverture des frontières turques avec la Grèce, engendrant l’arrivée de dizaines de milliers de migrants aux portes du pays, à la frontière terrestre dans le nord-est. Pendant cet épisode de tensions, Athènes a renforcé les effectifs militaires face à ce déplacement de migrants qu’elle a qualifié de « menace asymétrique ». Le pays a suspendu pour un mois toute nouvelle demande d’asile, une mesure contraire au droit international. 

Pour Epaminondas Farmakis, fondateur de HumanRights 360, ONG de défense des droits humains qui alerte régulièrement sur les « pushback », ceux-ci se sont intensifiés précisément depuis cette crise. Selon lui, les chiffres donnés par les gardes-côtes turcs sont fiables. « Les refoulements existent depuis longtemps en Grèce. Ils ont été pratiqués sous tous les gouvernements, y compris par le précédent gouvernement de gauche Syriza, réputé plus ouvert. Mais aujourd’hui, juge-t-il, ce ne sont plus des actes discrets et isolés, c’est une politique organisée. Il s’agit d’une stratégie globale de dissuasion en vue de décourager les réfugiés de venir, assumée par le gouvernement. »

Dans cette logique dissuasive, le gouvernement a aussi annoncé en octobre la construction d’un mur de 27 kilomètres le long de sa frontière terrestre. Pour Farmakis, « cette stratégie de dissuasion n’est pas seulement grecque, elle est désormais européenne ». Il déplore maintenant « des “pushback” de migrants rapportés en Croatie, à Malte, en Bulgarie, etc. » Il constate : « L’UE ne les arrête pas. »

 

 

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