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Source : gisti - 09/09/2021

Le 15 août, les talibans s’emparent de Kaboul, parachevant leur conquête de l’Afghanistan.
Dès le 16 août, Emmanuel Macron déclare à la télévision « l’Europe ne peut pas à elle seule assumer les conséquences de la situation actuelle. Nous devons anticiper et nous protéger contre des flux migratoires irréguliers importants qui mettraient en danger ceux qui les empruntent, et nourriraient les trafics de toute nature ».

Quelques minutes auparavant, Angela Merkel avait brandi le spectre de l’arrivée massive de Syriens en 2015 à titre d’épouvantail : « L’Allemagne et d’autres pays occidentaux doivent aider les pays voisins de l’Afghanistan pour qu’ils puissent faire face à un afflux d’Afghans fuyant les talibans […]. Nous ne devons pas répéter l’erreur du passé lorsque nous n’avons pas donné suffisamment de fonds au HCR et à d’autres programmes d’aide et que les gens ont quitté la Jordanie et le Liban vers l’Europe » [1].

Près de quarante millions d’Afghanes et d’Afghans viennent tout juste de se voir imposer l’ordre moral archaïque d’intégristes religieux parmi les plus radicaux. Quelques heures plus tard, les leaders de l’Europe repoussent en chœur l’idée même de leur protection. À la vitesse du réflexe, l’obsession de la défense des frontières submerge ces valeurs humanitaires dont ils affirment et continueront à affirmer qu’elles sont l’une des spécificités essentielles de l’UE.

Aux pays riverains de l’Afghanistan d’assurer la sécurité des Afghan⋅es. À Bruxelles, le 31 août, en marge du conseil « Justice et Affaires intérieures », le ministre allemand poussera le mépris jusqu’à les inviter à rester « près de chez eux et de leur culture » [2], étant entendu que « cette culture » n’a pas sa place en Europe.

Cette posture discriminatoire fait consensus puisque, en conclusion, le conseil annonce que « l’UE coopérera [...] avec ces pays [voisins] pour prévenir la migration illégale en provenance de cette région, renforcer les capacités de gestion des frontières et prévenir le trafic de migrants et la traite des êtres humains ». Ils disposeront de 200 millions d’euros dès 2021 « afin de développer leur capacité à offrir une protection, des conditions d’accueil dignes et sûres, et des moyens de subsistance durables pour les réfugiés et les communautés d’accueil ».

Auraient-ils pris le temps, ces dirigeants européens paniqués, de demander au moins leur avis à leurs homologues d’Asie centrale ? La précaution leur a semblé inutile. Peu importe que, selon les statistiques du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) [3], la Turquie compte déjà 3,7 millions de personnes déplacées, que le Pakistan en accueille 1,4 million (il estime, lui, leur nombre à près de 4 millions) ou l’Iran de l’ordre d’1 million (le double selon les autorités). L’Europe s’en fiche. L’appartenance à une même région, et à une culture qu’elle juge homogène, suffit. Chacun chez soi.

Derrière l’attitude défensive de l’UE face au risque d’un exode potentiellement massif, il y a l’affirmation d’un monde ethniquement cloisonné dans lequel il va de soi qu’une majorité de l’humanité doit être rivée à son territoire d’origine, quelles que soient les circonstances. Déjà heureux qu’on les aide, se disent les dirigeants européens, parfaitement conscients qu’ils n’agissent que dans leur propre intérêt et peu soucieux d’enfoncer leurs "partenaires" asiatiques dans des difficultés supplémentaires.

C’est d’ailleurs ce que l’Iran, l’Ouzbékistan, le Pakistan, le Tadjikistan, la Turquie opposeront immédiatement à l’Europe. « La Turquie n’est pas le dépôt à migrants de l’Europe », répliquera Recep Tayyip Erdoğan, qui s’y connaît [4]. Au Pakistan, les ministres multiplient les déclarations sur l’impossibilité pour leur pays d’hériter d’un nouvel exil afghan [5], au même titre que l’Ouzbékistan [6] ou l’Iran [7], lequel multiplie les expulsions d’Afghan⋅es pour séduire les nouvelles autorités de Kaboul.

« L’Occident, observait un spécialiste pakistanais de l’asile le 2 septembre, devrait arrêter la pratique consistant à utiliser les pays voisins comme centres de traitement des demandeurs d’asile. C’est une pratique qui n’est bonne ni pour la stabilité des pays de transit ni pour les réfugiés eux-mêmes, qui se retrouvent ainsi prisonniers de véritables trous noirs » [8].

La sous-traitance des questions migratoires si chère à l’Union européenne [9], avec la délocalisation des réfugié⋅es dans des pays fragiles qu’elle s’autorise à vassaliser, est, en effet, une solution dévastatrice : pour les victimes de persécutions qui n’ont pas vocation à passer leur vie dans la précarité et dont une partie aura recours à des passeurs pour tenter, légitimement, d’atteindre une Europe qui les rejette ; et pour les sociétés du Sud qui n’ont rien ou presque à partager et peuvent, de ce fait, se tourner un jour ou l’autre contre l’ordre du monde qui leur est imposé.

 

 


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