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Solidarite avec Mimmo Lucano

Source : Le monde - Jakub Iwaniuk - 16/10/2021

Reportage: Des centaines de réfugiés errent dans la forêt, dans la peur des refoulements et des menaces des gardes-frontières.

Ajar tourne en rond dans la cour d’un centre d’hébergement pour sans-abri, dans le centre de Bialystok, une ville polonaise située à 50 kilomètres de la Biélorussie. « Vous devez aller à la frontière, il se passe des choses terribles là-bas. Beaucoup de gens souffrent et ont besoin d’aide. Vous devez les aider ! », supplie ce Kurde syrien de 36 ans. Vêtements soignés et barbe carrée minutieusement taillée, il enchaîne les cigarettes et les coups de téléphone.

Avec sa femme et ses deux enfants de 5 et 10 ans, ils ont conscience de faire partie des chanceux : l’infime minorité de migrants qui a réussi à passer entre les mailles du filet d’une frontière que certains réseaux sociaux arabes commencent à décrire comme « plus difficile » que la voie par la Méditerranée.

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Depuis que le régime d’Alexandre Loukachenko a organisé, au milieu de l’été, une filière de transfert de migrants du Proche-Orient et d’Afrique via Minsk, la capitale biélorusse, la pression migratoire sur les frontières polonaises et lituaniennes ne cesse de croître. Les deux pays, ainsi que les autorités européennes, parlent de « guerre hybride » menée contre l’Union européenne (UE).

« Nous avons conscience d’être des pions dans une guerre politique. Mais nous préférons cette guerre-là, entre deux pays, à la vraie guerre, entre les balles », soupire Ajar. Ce commerçant, ancien professeur de psychologie à l’université d’Alep (Syrie), parfaitement anglophone, est parti trois semaines plus tôt de Kamechliyé, à la frontière turco-syrienne. Les réseaux sociaux regorgeaient alors de propositions pour rejoindre l’UE via la Biélorussie. Le voyage jusqu’à Minsk lui aura coûté, par l’intermédiaire d’une agence, 4 000 dollars américains (3 450 euros) par personne.

Son vol en partance d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, via Dubaï (Emirats arabes unis) était plein « à 95 % » de personnes dans sa situation. « Une fois arrivés à Minsk, on nous a pris en charge et placés dans un hôtel. Un bâtiment de treize étages, presque plein. » Tous ont ensuite rejoint la frontière en taxi.

Refoulements illégaux

Après trois jours d’errance avec sa famille, il a décidé de faire appel à des passeurs biélorusses. « Dans un camion de type militaire, ils nous ont emmenés à une rivière, où ils nous ont fait passer en bateau. » S’ensuit une marche de plus de dix heures, à travers des marécages, avec l’aide du localisateur GPS de son téléphone.

« La forêt est pleine d’hommes, de familles, d’enfants. Certains y passent plus de deux semaines, sans réserve d’eau ni de nourriture. Les gardes biélorusses les forcent à passer la frontière puis les Polonais les refoulent. Ils sont coincés. » Les températures, la nuit, avoisinent désormais 0 °C, et rares sont les migrants qui étaient prêts à affronter les immenses forêts de Podlachie, aussi épaisses qu’humides, où le soleil est rare et le ciel est lourd.

Profondément traumatisée, la famille d’Ajar a été recueillie par les gardes-frontières polonais sur le bord d’une autoroute, puis, après une nuit au poste, transportée dans le centre d’hébergement. « Les autorités m’ont dit que ce sont mes papiers syriens qui ont fait la différence. »

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Très peu ont cette chance : indépendamment de leur nationalité, plus de 90 % des personnes arrêtées, femmes et enfants, sont renvoyées à la frontière par camion et laissées en pleine forêt. Des « pushback » (refoulements) illégaux au regard du droit international, mais largement pratiqués aux frontières de l’UE, et autorisés par une loi votée expressément par le Parlement polonais le 14 octobre. Les gardes-frontières polonais recensent entre 500 et 900 tentatives de passage par jour. Certains migrants sont repoussés sept ou huit fois de suite, car ils ne peuvent revenir en Biélorussie. Selon des témoignages, les gardes biélorusses vont jusqu’à menacer d’ouvrir le feu.

Construction d’un mur

« Nous incitons les personnes à déposer des demandes d’asile en Pologne, mais elles refusent systématiquement, affirme le directeur du centre d’hébergement de Bialystok, qui a requis la discrétion. Personne ne veut rester ici. La plupart des personnes s’échappent au bout de quelques jours. » La nuit précédente, dix-sept ont ainsi laissé leurs lits vides. Ajar, lui, reste évasif sur ses projets ; il dit avoir de la famille en Allemagne, arrivée durant les premières vagues migratoires.

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Sur la route qui mène de Bialystok à la frontière, des fourgons aux immatriculations allemandes, remplis de réfugiés, sont régulièrement arrêtés par la police. Il s’agit aussi bien de réseaux de passeurs que de familles venues chercher leurs proches. Il n’est pas rare d’apercevoir des groupes errant au bord des routes, arrêtés rapidement par des gardes-frontières polonais encagoulés. Des camions militaires et des engins de chantier sont omniprésents, et transportent des tonnes de fils barbelés et de béton en vue de la construction d’un mur, que Varsovie veut inspiré « des modèles grec ou hongrois. »

Côté polonais, les territoires longeant la frontière avec la Biélorussie, longue de 400 kilomètres, sont devenus une zone de non-droit depuis la mise en place, début septembre, de l’état d’urgence, où ni les ONG ni les médias n’ont le droit d’accès. Pour combler ce vide humanitaire, un réseau d’une quinzaine d’organisations d’aide aux migrants, le Groupe frontière, se mobilise pour apporter les premiers soins aux réfugiés qui se trouvent en dehors de la zone interdite.

Kits de survie

« Nous sommes dans une situation de crise humanitaire ici, alerte Iwo Los, porte-parole du Groupe frontière. Les autorités polonaises doivent au plus vite permettre aux ONG internationales d’investir ce terrain. Nos moyens sont limités. Avec les températures qui tombent, nous redoutons une hécatombe. Le bilan officiel de six morts [depuis ces dernières semaines] est sous-évalué. »

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Les groupes de réfugiés envoient aux organisations, dont ils ont obtenu le contact par le biais de forums, leur localisation sur Google Maps. Les activistes se rendent alors au plus vite sur place, apportant vêtements chauds, nourriture, boissons, kits de survie, et, parmi les plus précieux ustensiles, des batteries externes pour recharger leurs téléphones. « Auprès des passeurs biélorusses, recharger son téléphone coûte 50 dollars [43 euros] ; 15 % de batterie coûte 15 dollars. Or sans localisation GPS, difficile de survivre », précise Iwo Los.

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« Nous recevons sans cesse des messages de détresse : “Aidez-nous, nous mourons !”» Les activistes doivent alors marcher parfois plus de trois heures en forêt, sans lumière, en évitant les gardes-frontières. « Nous tentons de faire signer aux réfugiés des procurations pour les représenter légalement dans leur demande d’asile. Mais ces documents sont systématiquement ignorés par les autorités, et les personnes sont déportées », s’indigne-t-il. Les activistes vantent en revanche de profonds élans de solidarité des populations locales et l’abondance des dons qu’ils reçoivent.

Anna Alboth, de l’organisation Minority Rights Group, a une solide expérience dans l’aide aux réfugiés, en Grèce, en Turquie et sur la route des Balkans. Elle patrouille le long de la frontière dans son 4 × 4 en attente d’une alerte. Soudain, une « punaise » Google Maps apparaît. Depuis leur base, ses collègues lui envoient les informations essentielles : « Huit femmes, Congo et Niger, dont trois mineures. Besoin de nourriture, d’habits et de chaussures de rechange. » Ce matin-là, il a plu abondamment. Il fait 3 °C et l’atmosphère est brumeuse.

« Personne ne nous a dit que ça allait être si dur »

Deux heures de route plus tard, après un plein de denrées et de casseroles chaudes, elle et ses collègues arrivent sur place. Si les habits secs et la nourriture chaude font du bien, c’est un sentiment de profonde impuissance et de consternation qui domine.

« Aidez-nous, emmenez-nous à la gare ou dans un centre, n’importe où ! », supplient les femmes. Elles ont passé quatre nuits dans la forêt, et étaient persuadées, à présent, d’être sauvées. « Je suis désolée, à part cette aide, nous ne pouvons rien faire, répond Anna Alboth. Nous pourrions finir en prison pour trafic. »

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« Vous avez deux choix, continue-t-elle. Soit vous signez des procurations pour demande d’asile, mais nous devons alors appeler les autorités, et vous avez 90 % de chances d’être déportées. Soit vous tentez votre chance toutes seules, plus loin. » Les femmes fondent en larmes. « On nous avait promis la France, la Belgique. Personne ne nous a dit que ça allait être si dur. » Elles décideront de poursuivre leur chemin, malgré la tombée de la nuit.

« J’ai tellement vu de personnes se faire expulser après avoir signé une procuration, que je n’insiste pas », se désole Anna Alboth. Selon elle, dans ce jeu infernal entre les gardes biélorusses et polonais, le scénario le plus probable est la création d’un camp de réfugiés dans le no man’s land d’une quarantaine de mètres de large entre les deux frontières. Mais l’automne se fait rude, et le temps presse.

 

 


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