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L'Humanité | 04/09/2015 | Chloé Maurel

Une convention de l’ONU exige une ouverture des frontières aux migrants. Par Chloé Maurel, historienne et auteure.

Ces derniers temps, la Méditerranée a connu des naufrages dramatiques de migrants : plus de 2 000 migrants et réfugiés sont morts entre janvier et août 2015, et, au cours de l’année 2014, 3 279 ont péri en mer. C’est un drame humanitaire terrible. Or, le raisonnement qui prime actuellement en l’Europe en matière migratoire, à savoir que si l’Europe abolit le contrôle des frontières, elle sera envahie par les étrangers, ne tient pas : en réalité, la plupart des gens ne souhaitent pas quitter leur pays, et parmi ceux qui le souhaitent, la plupart n’en ont pas les moyens financiers. Il faut dire que le coût d’une migration est élevé. C’est ainsi que beaucoup des migrants qui arrivent en France sont très qualifiés et font partie des classes supérieures de leur pays d’origine.

Il faudrait que l’ensemble de la société et du monde politique en Europe opère une révolution copernicienne dans son mode de pensée et réalise que l’arrivée de migrants dans un pays, loin d’être un fardeau ou une catastrophe, est une chance et un atout.

Tout d’abord, la réalité nous montre que l’ouverture des frontières a des conséquences tout autres qu’une invasion de migrants. Ainsi, lorsque l’Union européenne, entre 2004 et 2007, a intégré dix anciens pays du bloc de l’Est, au niveau de vie bien plus bas que l’Europe de l’Ouest, les 100 millions d’habitants de ces pays, dotés désormais du droit de libre circulation, auraient pu émigrer en masse vers l’Ouest, ce qu’ils n’ont pas fait : seuls 4 millions d’Européens de l’Est sont partis vivre hors de leur pays depuis 2004, et beaucoup d’entre eux font en fait des allers-retours.

Paradoxalement, c’est la fermeture des frontières qui provoque un afflux de migrants, comme l’a montré récemment Philippe Legrain dans le New York Times : aux États-Unis, depuis le durcissement de la fermeture de la frontière avec le Mexique, il y a eu plus de tentatives de passage par des migrants, alors que jusqu’aux années 1950, lorsque les États-Unis surveillaient peu leur frontière mexicaine, des travailleurs saisonniers mexicains passaient puis rentraient chez eux, mais il n’y avait pas de flux massif.

Et même si un grand nombre de migrants s’installaient en Europe ? Serait-ce une catastrophe ? Non ! L’exemple d’Israël, où, au début des années 1990, de nombreux juifs russophones se sont installés, montre qu’un pays a les capacités pour assimiler de nombreux migrants. Ces nouveaux arrivants, qui ont fait augmenter la population active israélienne de 15 % en sept ans, loin de provoquer une hausse du chômage ou un effondrement des salaires, ont au contraire contribué à la bonne santé économique du pays, créant de la demande et donc de nouveaux emplois, et provoquant en outre une hausse des investissements qui a entraîné une augmentation des salaires ! De même, en Europe, la Commission européenne a récemment analysé que les migrants d’Europe de l’Est n’ont pas du tout nui à l’économie des pays d’Europe de l’Ouest.

Aujourd’hui, face à la crise économique qui sévit en Europe et à son déclin démographique (notamment en Allemagne et en Italie), qui risque d’entraîner une baisse de la population active d’ici à 2030, l’immigration pourrait être un véritable atout, permettant un regain d’activité économique et aidant à payer les retraites des baby-boomers. En payant des impôts dans leurs pays d’accueil, les migrants pourraient alléger la dette de ces pays. Les 188 000 migrants qui sont, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), arrivés en Europe via la Méditerranée depuis janvier 2015, peuvent trouver leur place dans les pays de l’Union européenne, où de nombreux logements sont vacants (pensons aux petites villes et aux campagnes de France qui se désertifient) et où ils pourraient dynamiser la vie économique et sociale.

Pour faire évoluer les mentalités et l’attitude de l’Union européenne face au drame des migrants refoulés à ses frontières, il serait bon de suivre les préconisations de l’ONU : en 1990, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté la convention des Nations unies sur la protection des droits des travailleurs migrants et des membres de leur famille, texte très avancé et progressiste, mais trop peu connu. Cette convention, entrée en vigueur en 2003, énonce que tous les travailleurs migrants, en situation régulière ou non, ont droit aux mêmes libertés fondamentales et aux mêmes procédures judiciaires que les ressortissants du pays où ils se trouvent. Elle affirme qu’ils ne peuvent pas faire l’objet d’expulsions collectives (article 22). Cette convention est le plus ambitieux traité concernant les migrants au niveau mondial à ce jour, et, à l’heure où le nombre de migrants croît et où se multiplient les violations des droits de l’homme en rapport avec les migrations, elle apparaît comme un instrument juridique potentiellement très utile. Malheureusement, cette convention ne compte à ce jour que 48 États parties, et ni la France, ni aucun pays de l’Union européenne, ni les États-Unis ne l’ont ratifiée. En effet, cette convention ne fait pas de distinction entre les migrants réguliers et irréguliers concernant leurs droits fondamentaux. Les États parties à cette convention sont surtout des pays d’émigration, comme le Mexique et le Maroc, qui ont beaucoup œuvré pour sa mise en place. Ces pays de départ voient en effet cette convention comme un moyen de protéger leurs citoyens à l’étranger. Il apparaît important, dans le contexte actuel, de promouvoir cette convention, de la populariser, pour faire pression sur les États pour qu’ils la ratifient.

Dans ce but, l’ONU a désigné depuis 1999 un rapporteur spécial sur les droits de l’homme des migrants. Et depuis 1998 a été lancée une campagne mondiale en faveur de la ratification de la convention sur les droits des migrants, rassemblant organisations internationales et ONG. Puis, en 2006, l’Assemblée générale de l’ONU a organisé le premier « dialogue de haut niveau sur les migrations internationales et le développement », importante conférence internationale sur les migrations. Un deuxième dialogue a été organisé en 2013. En 2006 également, le secrétaire général de l’ONU a créé le Groupe mondial sur la migration, qui rassemble plusieurs agences onusiennes (OIT, UNHCR…) sur cette question. Pour faire cesser le drame intolérable de la mort de milliers de migrants en Méditerranée, il faut soutenir les démarches de l’ONU et de ses agences et aller plus loin, en proclamant le droit de migrer comme un droit de l’homme, et envisager une ouverture des frontières. Loin d’être envahie, l’Europe s’en porterait mieux et connaîtrait un dynamisme accru.

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