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Source : Le Monde - Frédéric Bobin - 16/08/2017

L’enfer migratoire de la Libye (1/3). Dès leur entrée en Libye sur la route de l’Europe et avant d’entreprendre la périlleuse traversée de la Méditerranée, les migrants sont victimes de violences systématiques, de travail forcé et d’extorsions

« Pour les Noirs, la Libye, c’est l’esclavage moderne. » C’était au moment de se séparer. La visite du centre de détention pour migrants de Misrata touchait à sa fin. Ernest Ikpotokin souhaitait ajouter quelques mots, ultime confidence. Alors, le jeune Nigérian a prononcé la formule, énorme, terrible, la phrase qui résume sa tragique odyssée au cœur du chaos libyen. « En Libye, nous ne sommes que des esclaves », a-t-il répété, comme si les choses n’étaient pas assez claires.

Ici à Misrata, ville portuaire de la Tripolitaine, dans l’ouest de la Libye, Ernest Ikpotokin ne sait pas trop ce qu’il attend. « Nous sommes fatigués, nous voulons juste rentrer chez nous », dit-il dans un souffle. Sweat-shirt vert pomme, menton piqué d’une barbe à peine naissante, il ouvre des yeux incrédules. Migrant au rêve fracassé, broyé par le trafic d’êtres humains probablement le plus massif et le plus violent du monde et de l’époque.

En 2016, l’Italie a vu débarquer sur ses côtes 180 000 personnes, pour l’essentiel en provenance de Libye, où elles avaient confié leur sort à des réseaux criminels de passeurs. Depuis le 1er juillet, les arrivées ont marqué un net fléchissement : environ 13 500, contre 30 500 sur la même période de l’année précédente, du fait de la coopération accrue entre Rome et Tripoli. Dans leur écrasante majorité, ces candidats à l’exil européen viennent de l’Afrique subsaharienne, principalement du Nigeria, de l’Erythrée, de la Gambie, du Soudan, de la Côte d’Ivoire et de la Guinée.

« Là-bas, vous aurez de belles maisons, de belles voitures »

La Méditerranée est là, si proche, à quelques encablures de sa geôle, mais Ernest Ikpotokin n’ose même plus espérer la traverser. Son horizon se borne à des serviettes éponge nouées au métal brûlant des fenêtres et à des matelas mousse étalés sur le sol carrelé. Dans un coin, une marmite de macaronis, seule pitance des détenus. Dans cette chambrée des Nigérians, où une vingtaine d’hommes s’entassent, on tue le temps en contemplant la chaux du plafond. Ou en sortant arpenter le couloir où l’on croise Soudanais et Gambiens. Derrière une porte verrouillée, main empoignant le barreau, les gardes jettent un œil intermittent.

Dans l’échelle des tourments libyens d’Ernest Ikpotokin, cette prison de Misrata n’est probablement pas l’épreuve la plus cruelle. Le pire s’est produit ailleurs. L’étudiant de 27 ans, diplômé en gestion, a quitté son Nigeria natal mi-2016. « La situation économique là-bas est mauvaise, explique-t-il. Il n’y a pas de travail. »

Des passeurs aux belles paroles l’ont facilement convaincu de tenter l’aventure européenne. « Ils nous disaient : “Une fois en Libye, vous atteindrez l’Italie en une semaine et, là-bas, vous aurez de belles maisons, de belles voitures”. » Ernest Ikpotokin a cru à ces fariboles, comme tant d’autres. Il se le reproche. Car une fois la frontière entre le Niger et la Libye franchie, là où le monde n’est que sable, il était déjà trop tard. Le piège infernal venait se refermer.

Dans les rues de Misrata, en Libye, le 26 juillet.

Un migrant traversant la Libye, ce n’est pas seulement un « client » qui paiera 300 euros le trajet à bord d’un 4 x 4 ou d’un camion surchargé traversant le désert périlleux entre Agadez (nord du Niger) et Sebha (sud de la Libye), puis déboursera autant pour rallier le littoral de la Tripolitaine avant d’acquitter une ultime somme – au moins 200 euros – pour embarquer sur un Zodiac précaire en direction de la Sicile. Les choses seraient trop simples.

Mafias de kidnappeurs

Au coin des rues ou au creux des pistes, il sera en fait sans cesse détroussé par des délinquants, arrêté et détenu par des gangs criminels, battu ou torturé, relâché contre une rançon payée – à distance – par sa famille, reversé dans le circuit migratoire, éventuellement intercepté dans les eaux libyennes par des garde-côtes qui l’enverront croupir dans un centre de détention de Misrata, Tripoli, Zaouïa ou ailleurs.

Dans la Libye post-Kadhafi où règnent les milices, les frontières sont poreuses entre les katibas (unités combattantes) s’autoproclamant protectrices des communautés locales, les autorités municipales et les émanations officielles d’un Etat évanescent, les réseaux de passeurs, les mafias de kidnappeurs ou les employeurs en quête de travail servile. Les intérêts se croisent et s’imbriquent. Leur confluence finit par tisser une prédation complexe, tenant le migrant pour un actif économique à pressurer autant qu’il est possible, souvent jusqu’à la mort.

La mer rejette le plus souvent les corps sur les côtes ou les pousse au grand large, vers les navires sauveteurs. Des statistiques sont ainsi publiées : 4 576 noyés en 2016 sur la route de la Méditerranée centrale (entre la Libye et l’Italie), et déjà environ 2 700 pour les sept premiers mois de 2017. Mais les morts sur terre, dans les replis du désert, comment en tenir le décompte ? Nulle marée ne les rabattra sur une plage fréquentée, seul le sable les engloutira à jamais et sans témoins.

C’est cet enfer que narrent Ernest Ikpotokin et ses compagnons nigérians assis en tailleur sur les carreaux durs et chauds de leur cellule de Misrata. Ils racontent que Sebha, la plus grande oasis de la région désertique du Fezzan, a été le premier assaut inaugurant la violence libyenne. Au poste-frontière de Durku, entre le Niger et la Libye, ils avaient été certes dépouillés de leurs biens, parfois au canif quand les détrousseurs tailladent les ourlets des pantalons.

« Un mouton sur un marché »

Mais à Sebha, c’est autre chose, une violence initiatique, rituelle, le message cru que désormais le voyageur n’est qu’« un mouton sur un marché », pour reprendre la formule qu’utilisent souvent les migrants eux-mêmes pour désigner leur avilissement subit.

« Dès que le camion nous a débarqués à Sebha, se souvient Ernest Ikpotokin, nous avons été vendus à une prison. » La « prison » dont parle le jeune Nigérian n’a pas grand-chose à voir avec le centre de détention de Misrata, établissement officiel relevant de l’autorité du ministère de l’intérieur. Là-bas, il s’agit de lieux d’incarcération privés, sauvages : une villa aménagée ou un baraquement dont le propriétaire va faire une usine à rançons, alimentée par sa « matière première » migrante affluant du Niger, au Sud, et, à un moindre degré, d’Algérie, plus à l’Ouest.

« Dans la prison, ils m’ont battu, poursuit Ernest Ikpotokin. Je devais appeler mes parents au Nigeria et ils me frappaient avec des tuyaux de fer pendant la conversation téléphonique. Ils voulaient que mes parents entendent bien au bout du fil mes cris de douleur. Je les suppliais d’envoyer de l’argent pour me libérer. » La technique – torture en direct au téléphone – est bien rodée, elle fait craquer les familles. Les parents d’Ernest Ikpotokin ont payé 200 000 nairas nigérians (460 euros) à un intermédiaire.

A ses côtés, Joel Okwokanye grimace, tourmenté par le souvenir. Il a connu la même infortune. Agé de 44 ans, il a aussi quitté le Nigeria pour des raisons économiques. Il travaillait pour un magasin qui a mis la clé sous la porte. Alors, il a cédé aux sirènes du voyage vers l’Europe, la belle histoire que lui ont vendue des rabatteurs.

« Ils frappaient si fort… Il y avait du sang partout sur le mur »

La Libye, Joel Okwokanye l’imaginait comme un transit hâtif. Arrivé à Sebha, il a vite déchanté. A l’instar d’Ernest Ikpotokin, il s’est retrouvé embastillé par des tortionnaires. « Ils frappaient si fort que je ne pouvais plus tourner la tête, se souvient-il. Il y avait du sang partout sur le mur de la cellule. »

Comme l’affaire traînait, il a été revendu à un des pontes de l’extorsion des migrants à Sebha, un certain Ali, dont la prison est connue sous le nom d’« Ali Ghetto ». Cette fois-ci, la famille n’a plus supporté les hurlements au bout du fil et elle a payé. A « Ali Ghetto », les tortures sont aussi électriques. Des migrants rescapés, rencontrés hors de Libye, dans le sud-est de la Tunisie, racontent qu’Ali tient parfois « personnellement les électrodes ».

Ironie amère, c’est le coup qu’il a reçu dès son arrivée à Sebha qui a sauvé Mamadou Dao, un Ivoirien de 42 ans, de violences plus graves encore. « Dès que nous sommes descendus du véhicule, ils criaient : « Flouss [argent], flouss ! », témoigne-t-il. Ils parlaient arabe, on ne comprenait pas, cela les énervait. »

Mamadou Dao n’a rien donné – il avait été détroussé à la frontière du Niger. Un homme lui a fiché un coup de couteau dans l’épaule. Mamadou a hurlé, saigné abondamment. L’agresseur lui a aussi versé de l’essence sur la plaie. Aujourd’hui encore, le corps de Mamadou Dao en porte la trace, grosses stries claires sur le haut de son épaule. « J’étais trop blessé, c’est pour cela qu’ils ne m’ont pas kidnappé. »

Main-d’œuvre corvéable à merci

Ceux qui parviennent à s’arracher aux griffes des rançonneurs du type d’Ali vont devoir attendre encore avant de poursuivre leur route vers le nord de la Libye. A Sebha ou dans la ville voisine de Brak Al-Chati, il leur faut amasser un pécule pour financer le reste du voyage.

Main-d’œuvre corvéable à merci, ils intéressent bien des employeurs. C’est ainsi que Yacouba Badji, Sénégalais originaire de la Casamance – dont le témoignage a été recueilli en Tunisie –, a installé des climatiseurs chez un particulier. Il venait de s’enfuir d’une de ces prisons privées qui prolifèrent à Sebha. Un de ses compagnons de détention avait péri durant leur fuite au cœur de la nuit.

A Brak Al-Chati où il a trouvé un refuge provisoire, Yacouba Badji était bien heureux d’utiliser son expertise de technicien du froid. Il s’estime chanceux : son employeur lui versait son dû. « Beaucoup sont à peine payés, dit-il. S’ils protestent, on les frappe. C’est comme du travail forcé. »

En avril, l’Organisation internationale pour les migrations avait fait sensation en parlant de « marchés aux esclaves » en Libye sur la foi de témoignages de migrants ayant vécu l’enfer de Sebha. Et pourtant, la cité du désert est encore loin du littoral de la Tripolitaine où les passeurs préparent les Zodiac. La route est longue et douloureuse.

 


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