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Journee mondiale des refugiés 2018

Source : Mediapart - Marie Cosnay - 19/5/2018

Les juges ont perdu, ont perdu la bataille de la justice parce que la bataille de la justice ne peut pas aller avec le racisme qui consiste à ne voir dans le noir qu’un noir, peu importe son âge, de ne voir sur un front que des rides, quels que soient les chagrins.

On a tous perdu. On a tout perdu en protection de l’enfance. On est dans un département qui a perdu son combat en terme de protection de l’enfance. On est dans un département qui a tout perdu en terme de protection de l’enfance étrangère et isolée, celle qui est venue à pieds après des mois ou des années de route, de désert et de naufrage et de camps de rétention d’Europe.

Les salariés du département le disent, leur temps de travail est immense, leur stress, n’en parlons pas, c’est un tsunami qui tombe sur nous, un véritable tsunami. Rien n’est prêt, on n’a pas vu venir. On est débordés. Les flots, tout ça. Les salariées n’ont certainement pas eu de bonnes pratiques, on vous l’accorde, mais depuis ils se sont fait taper sur les doigts et tentent de mettre en place de nouveaux dispositifs. Les nouveaux dispositifs n’ont pas eu le temps de fabriquer encore de bonnes pratiques. En attendant les bonnes pratiques et le peu de calme qu’on peut espérer de soi-même (ce n’est pas si mal), on souffre du manque de financements, ce n’est ni une vue de l’esprit ni un prétexte à mauvaises pratiques.

A propos de salariés qui craquent, une anecdote.
Un jeune homme, 16 ans, venu de Guinée, a besoin de récupérer son ordonnance de placement provisoire émise par le juge des enfants de Rodez avant qu’il ne soit envoyé, au titre de la répartition nationale, dans le département qui nous occupe et qui maltraite, les Pyrénées Atlantiques.

J’ai écrit : le département qui maltraite.
Oui, le département maltraite.
Les salariés manquent de calme et de temps et la cellule de l’enfance en danger manque de moyens, tout cela est vrai, personne ne veut jouer le rôle du bourreau ou de l’ogre des contes tragiques dans la vie d’un enfant, personne n’a fait ses études pour jouer l’ogre ou le bourreau mais de métier à métier, de bureau à bureau, avec ou sans connaître les enfants, plutôt sans les connaître, le département maltraite, non les enfants, tout le monde serait offusqué, mais un chiffre, un tout petit chiffre, 1% d’enfants répartis sur son territoire, ce territoire présidé par Jean Jacques Lasserre. 1%, un peu moins même, d’enfants étrangers que le territoire de Jean Jacques Lasserre doit accueillir, en vertu du protocole liant ce territoire et l’Etat.

Revenons à l’anecdote.
L’enfant veut son ordonnance de placement provisoire. Celle-ci prouvera qu’il était protégé comme mineur, que le département des Pyrénées Atlantiques a eu tort de le contrôler biométriquement, comme s’il demandait un asile qu’il ne demande pas, comme s’il n’était pas mineur, comme si un département ne l’avait pas dit. Où est donc l’OPP ? L’OPP est au greffe du tribunal de Pau, elle nous attend les bras ouverts, elle prouve que l’enfant a été évalué, reconnu, protégé, elle prouve qu’une juge des enfants a été saisie par le procureur et que pendant que la juge était saisie, le département, en la personne de la responsable de la cellule de l’enfance en danger, Maryvonne de Ravignan, envoyait l’enfant à la police aux frontières puis en centre de rétention, d’où il ne sortait pas sur le fond de l’affaire, ce fond terrifiant et déloyal, mais grâce à un vice de procédure. L’OPP prouve tout, qui se trouve au greffe du tribunal, un avocat peut demander à la voir, une juge aussi - encore faudra-t-il que celle de Bayonne, saisie et rencontrée, sache qu’elle existe, veuille la voir, la demande, puis en tienne compte. Qui peut d’autre demander l’OPP ? Pas moi, qui ne suis rien pour l’enfant, ni l’enfant puisqu’il est enfant, quoi qu’en pense Pau, le département, Jean-Jaques Lasserre, Maryvonne de Ravignan et la juge des enfants - qui lui voit des rides au front. L’enfant veut son OPP et il a bien raison, elle prouve la maltraitance qu’on lui a faite à Pau après que Rodez l’avait accueilli. Au téléphone nous avons eu d’ailleurs Rodez, furieux de ce que font les Pyrénées Atlantiques, est-ce que je peux revenir à Rodez, dit l’enfant, j’étais bien à Rodez, dit l’enfant, on m’y parlait gentiment.

Revenons à l’anecdote, qu’on n’a toujours pas racontée.
Récit d’un coup de téléphone avec haut-parleur.

Bonjour Isard-Cos, c’est M** S** D**. Je vous téléphone car j’ai besoin de vous pour récupérer mon dossier que vous ne m’avez pas laissez prendre à Pau. L’OPP, surtout.
Vous vous êtes trompés de numéro.
C’est M***
Je ne connais pas de M***.
Fin de la conversation.

J’appelle à mon tour.
Même numéro.
Fonction : rappel.
Isard-Cos bonjour.
Je suis bien à Isard-Cos ?
Bien sûr (agacée, elle venait de le dire).
Excusez-moi, on vient de vous appeler avec M*** mais on lui a dit qu’il s’était trompé de numéro. Je voulais être sûre. Excusez donc notre insistance mais il a quelque chose à vous demander.
Bonjour, c’est M***
M*** ?
C’est moi.
Ici Carine !
Oui.
Comment vas-tu M*** ? ça n’allait pas fort la dernière fois qu’on s’est vus !
J’ai besoin de mon OPP.
Ce n’est pas de mon ressort, tu vas appeler Isabelle Michel, elle te dira comment faire. J’espère que tu vas bien, raconte-moi, etc, etc.

Ce n’est pas du ressort d’Isabelle Michel non plus de donner l’OPP, surtout pas à un mineur - que pourtant elle et ses évaluateurs nient mineur.
Fin de la conversation, l’enfant est effaré. Carine, c’est l’éducatrice qui l’a conduit, il a un petit doute, les prénoms il se souvient bien mais on l’a conduit deux fois à la PAF, une fois c’est Carine et l’autre fois … Agathe, peut-être les deux fois Carine, ça n’allait pas fort ce jour-là, dis-moi, comment vas-tu maintenant, elle l’a conduit à la PAF sachant qu’il irait au centre de rétention et elle disait : c’est une formalité, je serai là derrière la porte - mais il n’y avait rien derrière la porte que les menottes et la voiture de police qui conduisait l’enfant à Hendaye, en centre de rétention, en attente d’expulsion. Les ogres de nos histoires portent de jolis prénoms et sont débordées de travail, elles souffrent au travail, on n’en doute pas une seconde, elles préféreraient sincèrement que M*** leur disent que tout va bien, dans un autre département, tout va bien, non je ne suis pas en Guinée, non pas en prison, je suis avec les bonnes personnes que j’ai rencontrées sur mon chemin.

Elles diraient en lisant ces lignes que rien de tout ça n’est vrai mais que pourtant oui, elles ont conduit, elles diraient que ce n’est pas ça mais que oui, c’est ça quand même, c’est normal, elles sont exactement comme les enfants qui viennent de Guinée et du Cameroun, qui ne peuvent raconter à personne, surtout pas à leurs proches, à quel point c’est dur, l’Europe, parce qu’il faut bien être à la hauteur de ses rêves, Carine et Agathe et les autres ont besoin d’être à la hauteur de leurs rêves d’enfance et dans leurs rêves d’enfance elle protégeaient les enfants.

Une autre anecdote.
Où il est question d’argent, de département et d’Etat.
Ces lignes et hypothèses n’engagent que moi.
Elles ne font pas du département un monstre, simplement une structure administrative qui manque d’argent et détourne joliment ou prudemment les yeux comme on les détourne tous pour que quelque chose (de meilleur pour nous ou pour les autres) puisse avoir lieu.
Ce petit moment d’inattention, vous savez.
Qu’on adore quand c’est une secrétaire qui ne voit pas le papier à cause duquel telle personne ne pourrait pas intégrer cet emploi, cette formation.
Et le contraire, ce moment où une secrétaire (vivent les secrétaires) voit le papier qu’elle n’a pas pu voir parce que le papier qu’il faut avoir pour intégrer tel emploi ou telle formation n’a pas été versé au dossier.
Bref, à propos du manque d’argent du département en matière d’enfants isolés et étrangers, cette hypothèse :
Mettons qu’un enfant soit reconnu mineur dans l’Aveyron. 
Toute ressemblance avec des faits vérifiés n’est pas purement fortuite.
Un enfant est reconnu mineur dans l’Aveyron et il est, par la cellule nationale, envoyé dans un département qui a signé un partenariat avec l’Etat. Il doit recevoir, ce deuxième département, nous parlons des Pyrénées Atlantiques, 0,98 % des enfants protégés nationalement.
On va dire 1% pour simplifier.
L’enfant venu d’Aveyron et reconnu mineur, au lieu de passer devant la juge des enfants convoquée par le Procureur, disparaît, selon les mots mêmes d’une responsable de l’ASE 64, dans la nature.
Ma question est la suivante : quelqu’un a fermé les yeux sur la disparition de l’enfant, ok.
On se souvient : l’enfant s’était évanoui dans la nature.
Est-ce que le département où travaille cette personne épuisée par le tsunami, les flots, les flux, est ce que le département a prévenu l’Etat que le jeune s’était évanoui, afin de rentrer dans son quota d’enfants prévus, le fameux 1% ?
Est-ce que le département a dit à la cellule nationale : cet enfant s’est évanoui, pffff, donnez-m’en donc un autre pour que je sois en règle selon le partenariat que j’ai avec vous ?

Ce n’est pas le moment des questions, j’en ai un grand nombre, elles viendront, en leur temps.
Il y sera question d’argent, encore.
Et des réparations que demande le département aux enfants qu’il maltraite.

Ce n’est pas le moment des questions. C’est celui des constats. Le constat, c’est que nous avons perdu. Le département a perdu la protection des enfants isolés étrangers qui viennent de Guinée, du Cameroun, de Côte d’Ivoire, du Mali, etc. Le département a perdu. Les juges ont perdu, ont perdu la bataille de la justice parce que la bataille de la justice ne peut pas aller avec le racisme qui consiste à ne voir dans le noir qu’un noir, peu importe son âge, de ne voir sur un front que des rides, quels que soient les chagrins, dans les enfants à protéger qu’un bataillon crevant de faim et de misère, les juges ont perdu quand elles disent : « je ne fais pas dans l’humanitaire » parce que le jeune qu’on lui présente est noir et adolescent, et la juge a perdu la bataille quand elle dit : « si on protège des mineurs qui sont en fait majeurs ils violeront les petites filles dans les foyers, d’ailleurs il y a eu une histoire comme ça, non ? » ; ce qu’ignore la juge, c’est que l’enfant devant qui elle parle a subi lui-même, dans la plupart des cas, les violences qu’elle dit et en a de l’effroi, les élus ont perdu la bataille quand ils comptent les sous et il faudra voir comment il les comptent puisqu’on les a embauchés, il paraît, les élus ont complètement perdu la bataille quand ils disent que les enfants venus de Guinée, Cameroun, Côte d’Ivoire, 16 ans, des années de marche, de prostitutions, de rabattages et de chargements de colis à Bamako, d’esclavage dans le Nord du Mali, de maçonnerie en Algérie, de travail sur les docks, de manche au Maroc, les élus ont perdu la bataille quand ils disent que ces enfants venus pour étudier, qui ne veulent qu’étudier et qui, quand on le leur permet enfin, étudient pour le plus grand bonheur des professeurs stupéfaits car ils étudient si bien, les élus ont perdu la bataille, quand ils disent qu’au nom de l’anti-terrorisme, ils vont les contrôler, enfermer, nier, expulser.

Et puis nous, nous avons perdu.
C’est à ça que je voulais en venir.
Nous avons gravement perdu la bataille des enfants que nous ne voulons pas laisser tomber.
Nous l’avons perdue peu à peu, sans le vouloir, ne voyant pas qu’on la perdait ou le voyant trop tard.
Nous croyions savoir ce que c’est l’enfance et nous croyions que l’enfance était à protéger, ça tombait bien, nous avions à peu près élevé nos enfants, nous les avions plus ou moins vus grandir, nous étions inquiets quand ils ne rentraient pas le soir, à 16 ans, à l’heure dite, nous savions un peu ce que c’était d’être adulte responsable, d’être adulte devant un adolescent.
Arrivaient les adolescents qui ont fait cette route et ont une assise solide, veulent étudier, ils ont risqué leur vie et ils ont vu la mort et ils resteront là.
Arrivaient les adolescents qu’on était sûrs de devoir protéger comme on était sûrs de devoir protéger les nôtres.
Arrivaient les adolescents - et ils n’étaient pas protégés.
Surprise, effroi, erreurs, on trouvait des parades.

On aidait les départements, les associations recrutées par les départements, les préfectures, on les aidait à prouver la minorité de ce jeune, de cet autre, nous faisions voyager les papiers par DHL à grands frais, une fois, deux fois, une autre, nous faisions tout pour que le département évalue correctement l’enfant, nous allions chercher les jugements supplétifs, les cartes consulaires, nous faisions les inscriptions au foot et dans les écoles qui plus tard influenceraient les juges, nous faisions tout, donnions des cours particuliers, nous discutions, nous ne voulions même pas élever un enfant, nous avions assez d’enfants à élever, nous avions pourtant dans nos bras et nos maisons des enfants de passage qui allaient mal, ne dormaient pas, puis allaient mieux puis mal encore quand les cartes consulaires et jugements supplétifs ne prenaient pas la route assez vite, quand une juge ne faisait pas dans l’humanitaire, comme elle disait, ils allaient mal au gré des mauvaises paroles et des mauvais visages, tu as bien des rides à ton front, quel âge tu dis que tu as, tu es un mineur-majeur, ta mère est morte ou un peu morte, ils allaient mal et nous trouvions des magies et bien sûr ce n’est pas en ça que nous avons perdu, nous avons gagné pas mal de magie et d’amitiés pour toujours mais nous avons perdu, nous avons perdu parce que nous avons joué le jeu toujours perdant des départements et des associations qui évaluent pour les départements, nous avons joué le jeu des juges et pendant que les avocats les plus vifs gagnaient des jurisprudences à tire larigot les administrations imaginaient de nouveaux besoins et de nouvelles preuves à fournir qui rendaient caduques ces jurisprudences, nous courions leur fournir les nouvelles preuves, ventre à terre nous y allions, traversaient les déserts western union et DHL, nous avons joué le jeu des départements et des juges « qui font pas dans l’humanitaire » et c’était un jeu incessant, sans limite, il nous a essoufflés et il a fait pire : il s’est retourné contre les enfants et contre nous-mêmes et contre l’honneur des départements et des juges, puisqu’il va de soi que c’est en honneur que les juges et départements ont le plus perdu, le jeu s’est retourné contre les enfants et contre nous : « nous ne protégerons pas cet enfant, ont dit le département et la juge des enfants, il a des rides à son front noir mais vous, vous êtes là pour le faire alors faites-le, dans notre grande bonté nous pourrons passer avec vous une sorte de partenariat, on en a déjà un avec la Police aux frontières. »

Nous avons perdu.
Nous devions exiger la fin des évaluations de minorité qui aujourd’hui, même quand elles sont avérées dans un département, sont niés dans un autre.
Nous ne pouvions pas faire la course contre les administrations.
Nous ne pouvions pas jouer contre des gens si fatigués, si peu conscients d’eux-mêmes qu’ils en viennent à dire que oui, éducateurs, ils ont conduit l’enfant à la police, oui mais non.
Nous ne pouvions pas jouer avec des évaluateurs qui ne souhaitent comprendre du monde que le strict petit nuage familier familial qui est le leur.
Nous ne pouvions pas jouer avec des élus de mauvaise foi qui de 0.98% d’enfants à protéger veulent passer à 0.95% et regardent s’évanouir dans la nature ceux qu’ils aident à s’évanouir.
Nous ne pouvions pas jouer.

Il fallait repartir au combat, surenchérir d’imaginations, de magies et d’exigences.


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