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Source :  Mediapart - Juliette Keating - 17/6/2018

Aujourd’hui comme autrefois, il reste cette poignée de femmes et d’hommes qui résistent à la peur, à l’inertie, au découragement. Une poignée d’hommes et de femmes, seulement une poignée, qui tiennent, et dans l'action solidaire risquent leur liberté et peut-être leur vie.

Au collège, j’ai appris Vichy, l’État collaborationniste français pendant la Seconde Guerre mondiale, sa complicité active avec le régime nazi raciste et les crimes de la Shoah. Je me souviens de mes quinze ans, au début des années 1980, quand Mitterrand venait d’être élu et que les adultes s’illusionnaient encore sur la gauche au pouvoir, se moquaient de ceux qui en avait peur, dans cette petite parenthèse du temps pendant laquelle Charlie hebdo avait cessé de paraître puisque, hein!, la gauche était au pouvoir, avant que le rêve se brise et que tout soit soumis plus durement à l’ordre néolibéral.

Le borgne au cache-œil affichait sur les panneaux électoraux sa tronche propre à effrayer les enfants, et l’on nous rassurait en nous le présentant comme un fou nationaliste qui faisait moins de un pourcent, pas de quoi s’inquiéter. Les parents évoquaient vite-fait la guerre d’Algérie, parce que le borgne au cache-œil était salement impliqué dans cette sale guerre, mais c’était vite expédié, ils préféraient nettement l’avenir qui s’ouvrait, au passé. On nous apprenait la Seconde guerre mondiale, la Shoah, le maréchal Pétain et le Vélodrome d’hiver, mais les professeurs insistaient plutôt sur la Résistance et nous faisait réciter Liberté de Paul Éluard. Nous, les gamins qui n’étaient pas Juifs, nous ne pouvions nous empêcher de tourner vers nos grands-parents un regard interrogateur, voire suspicieux. Nous nous posions des questions : comment tout ceci a-t-il été possible, ces millions de Juifs (à l’époque, je ne me souviens pas que les professeurs aient mentionné les Tsiganes) raflés, déportés pour être assassinés ? Nous nous étonnions que ce crime contre l’Humanité ait pu se produire sous les yeux des autres parties de la population, spectateurs passifs (car nous avions bien compris que la Résistance n’était le fait que d’une poignée), voire complices de cette horreur. Nos grands-parents étaient les témoins directs de cette odieuse période, mais nous les interrogions peu, ils n’aimaient pas trop en parler, sinon en évoquant la dureté de la survie au quotidien pour une famille en période de guerre et de privations. J’ai encore un petit carnet noir sur lequel ma grand-mère a noté des recettes de cuisines à base d’ersatz, son carnet de mère de famille pendant la guerre. Nous sommes restés avec nos questions auxquelles, comme le font les enfants, nous avions bricolés des réponses par nous-mêmes : la peur de la répression, le manque d’information sur les camps d’extermination. Ils ne savaient pas tout et ils avaient peur de la Gestapo, voici l’explication peu satisfaisante à laquelle nos cogitations avaient abouti. En ce temps-là, l’Histoire avait beaucoup d’importance et les personnages politiques étaient évalués à l’aune de leurs positionnements et de leurs actions durant les différents événements sanglants qui ont émaillés le vingtième siècle : Mitterrand n’a pas échappé à la critique de ses ambiguïtés.

Depuis, le parti du fou nationaliste, qui n’a plus son cache-œil, est arrivé deux fois au second tour des élections présidentielles. Nos grands-parents sont morts et il n’y a presque plus de témoins directs encore vivants de la période de la collaboration, des déportations de Juifs exécutées en France par la police française. Pour les collégiens de quinze ans, la Seconde Guerre mondiale est froide comme un chapitre de manuel et il faut toute l’énergie des enseignants pour réchauffer un peu le plat. Les liens avec l’histoire paraissent rompus, et l’on ne jauge plus le personnel politique que par les études dans les grandes écoles, la carrière, les relations avec les milieux d’affaires, le storytelling et le marketing. Nous, les anciens ados des années 80, avons un demi-siècle d’âge et nos vieilles questions marinent encore dans nos têtes : comment le génocide des Juifs et celui des Tsiganes ont-il été possibles, sans que le reste de la population ne s’y oppose, radicalement, efficacement, comme un mur inébranlable, une digue infranchissable dressée contre l’horreur ? L’antisémitisme, l’antitsiganisme de toute la population ne m’a jamais paru une explication éclairante. En réfléchissant, je crois que toute ma vie d’adulte a été hantée par cette question fondamentale.

Les faits historiques ne se reproduisent jamais à l’identique. Mais quand, à Grenoble le 10 juin dernier, une bande raciste se rue sur un campement en brandissant des bidons d’essence pour effrayer et faire fuir les familles roms, puis met le feu aux cabanes, le reste de la population, dans sa grande majorité, ne réagit pas. Quand l’Aquarius se voit interdit d’accoster en France, le gouvernement met ainsi en danger la vie de plusieurs centaines de réfugiés très affaiblis, les réactions sont vives mais pas suffisantes en nombre ni en force pour faire pression sur le pouvoir et qu’il revienne sur son interdiction. Quand plusieurs milliers d’étrangers, et parmi eux des enfants, sont enfermés dans les Centres de Rétention Administrative sous le seul motif de n’avoir pas les bons papiers, la population se détourne, voire accepte les détentions d’innocents.

« Ils ne savaient pas tout », disions-nous de nos grands-parents ayant vécu la collaboration. Mais nous, nous savons tout, nous avons accès à toutes les infos, les articles, les photos, les vidéos sont là et tournent sur les réseaux sociaux. L'Aquarius arrive à Valence en direct live sur les chaînes d'infos en continu. Jamais l’horreur n’aura été aussi documentée, en temps réel.

« Ils avaient peur de la Gestapo », expliquions nous encore. Mais nous, de quoi avons nous peur ? De quoi notre grande peur est-elle faite ? Nous tétons la peur dès la naissance, elle est dans l’air que l’on respire. Peur de rater ses études, peur de la maladie et de la mort, peur de se retrouver à la rue, peur du chômage, peur de ne pas avoir assez d’argent, peur du petit-chef et de la grande cheffe, peur de la police et de la justice, peur de l’inconnu, du différent, de l’étranger, peur de l’amour, peur d’être arnaqué, humilié, que sais-je ? Nous vivons avec un flic dans la tête. Et voilà cette grande peur, creusée, détournée, instrumentalisée par les partis de droite toujours plus extrémistes et qui prennent le pouvoir un peu partout en Europe ! Nous sommes devenus si dociles, si apathiques face au pouvoir, si résignés, que la désobéissance sera bientôt une matière que l’on devra enseigner à l’école pour maintenir l’illusion démocratique. La solidarité n’est plus un réflexe humain mais un fond de commerce, un projet associatif subventionné. Héberger ne se fait qu’avec garantie, sur plateforme payante. On ne nourrit qui a faim que sur présentation de papiers dûment tamponnés certifiant la faim. L’indifférence est l’exosquelette que nous avons secrété autour de notre peau trop fragile, et dans nos cœurs la méfiance règne.

Alors, aujourd’hui comme autrefois, il reste cette poignée de femmes et d’hommes qui résistent à la peur, à l’inertie, au découragement. Il y a des chaînes de solidarité pour héberger des réfugiés. Il y a des personnes qui les soutiennent face aux préfectures, qui dénoncent les errements de l’ASE, les fausses évaluation de majorité, les détentions, les déportations. Parmi elles et eux, il y a cet homme, Tieri Briet, du collectif ExCRAdition Générale qui depuis six jours est enchaîné au CRA de Sète pour protester contre l’enfermement des mineurs isolés étrangers, et qui endure une grève de la faim. Une poignée d’hommes et de femmes, seulement une poignée, qui tiennent, et dans l'action solidaire risquent leur liberté et peut-être leur vie.

Et demain nos petits neveux, horrifiés par le nombre de morts en Méditerranée, dans les Alpes, sur toutes les routes de l’exil, affligés par l’accueil de merde que la France aura donné pour toute réponse à ce drame humain considérable, se tourneront vers nous : comment cela a-t-il été possible ? Je ne pourrai pas leur répondre.

 


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