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Le prolétariat est sorti du langage politico-médiatique par la même porte que la classe  ouvrière, en appeler aux prolétaires de tous les pays passerait aujourd'hui pour une bouffée incontrôlée de nostalgie du goulag. Cette classe pas comme les autres, cet opérateur du litige qui portait en lui la disparition de toutes les classes a été congédié en même temps qu'elles, ce qui est logique. Avec lui ont disparu derrière le décor les opprimés et les exploités. Les esprits compatissants admettent que de telles catégories existent au loin, dans les favelas brésiliennes ou les sweatshops asiatiques. Mais dans la démocratie libérale il ne saurait être question d'exploitation ni d'oppression. Ces mots impliqueraient en effet qu'il existe des exploiteurs et des oppresseurs, ce qui s'accorderait mal avec la fin proclamée des relations de classe. Pourtant, il fallait bien trouver une façon de désigner ceux qui vivent dans la misère, désormais trop nombreux pour être simplement frappés d'invisibilité. Les experts les ont baptisés : ce sont les exclus.

 

Le remplacement des exploités par les exclus est une excellente opération pour les tenants de la pacification consensuelle, car il n'existe pas d'exclueurs identifiables qui seraient les équivalents modernes des exploiteurs du prolétariat. « Contrairement au modèle des classes sociales, dans lequel l'explication de la misère du "prolétariat" reposait sur la désignation d'une classe (la bourgeoisie, les détenteurs des moyens de production) responsable de son "exploitation", le modèle d'exclusion permet de désigner une négativité sans passer par l'accusation. Les exclus ne sont les victimes de personne, même si leur appartenance à une commune humanité exige que leurs souffrances soient prises en compte et qu'ils soient secourus, notamment par l'Etat selon la tradition politique française. »[1] D'ailleurs, non seulement les exclus ne sont victimes de personne, mais ce qui leur arrive est le plus souvent de leur faute. Dans une société où chacun est l'entrepreneur de lui-même, chacun est responsable de sa propre faillite. Pousser l'Etat à secourir les exclus est une tentation à laquelle il faut résister, comme à celle de subventionner des entreprises non rentables, ce qui ne peut que les enfoncer davantage (discours très proche de celui qui se tient de plus en plus ouvertement sur les pays ex-colonisés, en particulier d'Afrique).

 

Le passage de l'exploitation à l'exclusion démontre, s'il le fallait,  combien ce langage est performatif. Ce glissement sémantique amène en effet à accepter que la lutte contre l'injustice soit remplacée par la compassion, et la lutte pour l'émancipation par les processus de réinsertion et l'action humanitaire. L'image traditionnelle de l'homme du peuple héroïque - Jean Valjean - fait place à la figure pitoyable de l'exclu, « défini d'abord par le fait d'être sans : sans parole, sans domicile, sans papiers, sans travail, sans droits »[2].

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Texte de Eric Hazan extrait de LQR La propagande du quotidien (p107-108) - Raison d'agir 2006

 



[1] Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris Gallimard 1999 p. 426

[2] Op cit. p.429


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