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Source : Mediapart - YVES FAUCOUP - 3/4/2019

Beatriz Seigner nous offre un film superbe, tout en finesse, en poésie et subtilité, une immense beauté, une insondable tristesse. Rencontre avec cette jeune réalisatrice. Sortie en salle le 3 avril.

Isla de la Fantasia

Il y a d’abord cette île et la pluie, donc l’eau envahissante. On entend bien le bruit de la pluie, du vent, des pas de quelqu’un qu’on ne voit pas, le passage des avions, mais aucune musique. On voit vivre des êtres humains bien concrets, qui se coltinent une vie plus que précaire, qui souffrent de l’absence, et d’autres qui semblent bien réels aussi et pourtant quelques indices savamment distillés peuvent laisser penser qu’ils ne sont plus vraiment là. La guerre est en toile de fond car Amparo, mère-courage, a fui la Colombie où la rébellion a fait tant de morts. Elle doit affronter sa peur viscérale de l’eau, un travail pénible où elle doit porter de lourdes charges, remplis de poissons, tucunarés, pacus, ou poissons-chats. Mais aussi des conditions d’habitat précaires sur pilotis, car l’Amazone menace régulièrement. Et aussi l’école du continent où l’on se rend en barque et où il n’y a pas de place à la cantine : et même si au fronton est écrit Vincent de Paul, il n’empêche que l’uniforme des enfants est particulièrement coûteux, à la charge des familles sans le sou. Le statut de réfugiés se sollicite à la « Mission pastorale des migrants », et il faut fournir des preuves des violences subies (que ce soit une vidéo ou des tracts de menace de mort). Ainsi cette communauté insulaire est oubliée, sans droits, sans voix.

Mais il est difficile de rendre compte de ce film car tout est abordé avec une extrême délicatesse et la conviction que suggérer est, le plus souvent, tellement plus fort que montrer : il en est ainsi de cette vidéo d’autant plus tragique qu’on la devine. Certains cadrages ne font que montrer partiellement, comme lorsque Nuria a un jouet dans les mains sans que l’on voit son visage. Inversement, terrible contre-point, l’adolescent amputé d’une jambe est bien visible, tandis que ses camarades lui ont confisqué sa prothèse, à son corps défendant.

La scène de l’assemblée des morts est stupéfiante : lorsque les fillettes qui ne sont plus de ce monde (comme on finit par le comprendre) rassurent les vivants (« dites à nos mères qu’on va bien »), l’émotion est à son paroxysme. Mais non, cela ira encore crescendo avec la crémation dans le silence, sur des barques voguant sur le fleuve de nuit, les fantômes le visage ornés de dessins rituels, comme les Indiens mais phosphorescents : scène sublime. Il y a là une immense beauté et une insondable tristesse. C’est peut-être pour cela que l’on sort de ce film, comme on aime l’être dans le meilleur des cas, en étant heureux et mélancolique. 

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Rencontre avec Beatriz Seigner, réalisatrice

Beatriz Seigner, scénariste et réalisatrice brésilienne, a commencé à écrire cette histoire en 2009 et est donc restée près de dix ans avec ce projet. Un des éléments déclencheurs a été la rencontre avec une amie qui avait perdu son père en Colombie. Puis elle a découvert cette île exceptionnelle au milieu du fleuve Amazone, et de l’Amazonie, entre Brésil, Pérou et Colombie, chaque côté de l’île donnant sur l’un de ces pays. Ce bout de terre, nommée réellement Isla de la Fantasia, est envahie par les eaux durant quatre mois de l’année. Elle n’existe que depuis une vingtaine d’années, créée par les méandres du fleuve, en lien avec le réchauffement climatique. Les conditions de vie sont précaires (peu d’électricité). Ici vit une population (de 800 âmes) provenant de diverses tribus, parlant des langues indigènes, portugais et espagnol. Nombreux sont ceux qui ont vécu les conflits armés, en particulier en Colombie, où la guerre, liée à la réforme agraire, dure depuis 50 ans. L’Amérique latine est secouée en cycles répétés par des révoltes contre les grandes sociétés qui exploitent les richesses naturelles des pays et passent alliance avec des groupes mercenaires. Actuellement, le fils de Jaïr Bolsonaro, chef de l’État brésilien d’extrême droite récemment élu, lui-même sénateur, est soupçonné de corruption et d’accointance avec une milice mafieuse de Rio de Janeiro. Milice que dénonçait justement Marielle Franco, assassinée il y a tout juste un an, le 14 mars 2018 en plein centre de Rio.Beatriz Seigner, à Auch (Gers) au cinéma de Ciné 32, le 25 mars [Photo YF]

Ce n’est pas un film documentaire, mais l’homme qui est présenté comme « président » de l’île joue son vrai rôle dans cette organisation communautaire, qui se sentant oubliée par tous les États, se considère autonome et se réunit toutes les deux semaines pour gérer les aspects collectifs (au demeurant, ce type de fonctionnement communautaire existe dans des quartiers de certaines grandes villes sud-américaines). Par ailleurs, exceptés le père et la mère, tous les autres personnages sont joués par des non-acteurs.

Pour le reste, compte tenu de l’aspect mythique du film, des scènes sont inventées, comme celle de l’assemblée des morts : ce rassemblement a mis en présence des protagonistes des conflits armés, des paramilitaires, des membres des FARC ou des victimes. Pour beaucoup c’était la première fois qu’ils étaient soumis à une telle confrontation et entendaient les paroles des autres. « C’est une scène à la fois documentaire et fantastique ».

La croyance dans les esprits n’est évidemment pas inventée : des fantômes peuvent entrer dans le corps des vivants, mais « cette coexistence est pacifique, amoureuse, elle ne fait pas peur ». Beaucoup d’indigènes absorbent des boissons hallucinogènes, ils disent alors qu’ils voient des esprits, d’où l’idée des couleurs brillantes pour marquer la différence entre les vivants et les morts. Deux des personnages principaux deviennent de plus en plus fluorescent quand ils découvrent qu’ils sont morts.

La crémation, à l’indienne (Inde), est aussi inventée : le budget de tournage ne permettait de ne disposer que de 12 barques. Mais les habitants sont venus d’eux-mêmes tellement nombreux, qu’il y avait 56 barques : « un vrai cadeau ».

Beatriz Seigner qualifie ainsi son film : « c’est un film de frontières, entre morts et vivants, entre les pays, entre documentaire et fiction, un film de rencontres ». Elle tenait à ce que « le spectateur ne sache pas à l’avance qui est vivant, qui est mort, et qu’il soit co-créateur de cela. Quand on perd un être cher, on flotte entre la vie et la mort ». Et on flotte d’autant plus qu’il y a beaucoup de disparus : tant que les corps n’ont pas été retrouvés, la tradition veut, en Colombie, que l’on continue à leur mettre un couvert et à leur servir un repas.

Une spectatrice note que le film est aussi une dénonciation du comportement des institutions : des avocats, qui visent leur propre intérêt, l’État qui n’est pas là, l’école qui ne peut accueillir correctement les enfants.  Elle relève également la dignité de cette femme plongée pourtant dans une extrême précarité. En beaucoup d’endroits où les gens n’ont plus rien, ils conservent leur dignité et luttent pour rendre la vie meilleure et pour leur environnement.

Beatriz Seigner confie que pour elle « le son c’est 70 % du film : on ne le perçoit pas, mais c’est ce que l’on imagine. Ce qui m’intéresse c’est ce qui se passe hors champ. De la même façon, la violence est hors cadre, on ne la voit pas , seuls des bruits rappellent la guerre ». Pour capter tous les sons de la nature, elle a disposé 27 micros sur l’île. Même les voix des morts et celles des vivants sont très légèrement différentes.

Il est rare que celui ou celle qui réalise un film s’exprime avec autant de précision, avec une telle qualité d’analyse de son propre film. On sent chez elle une grande intelligence d’âme et une étonnante maturité. Elle parle le français plutôt bien, mais finalement ses propos sont traduits avec talent par Christian.


Los Silencios bande annonce sortie le 03042019 © Caméo Nancy

Ce film sort en salle le 3 avril. Il a été projeté le 25 mars en avant-première à Auch (Gers), à Ciné 32, en partenariat avec le festival CinéLatino qui se déroulait au même moment à Toulouse. La sortie au Brésil est fixée au 11 avril. En Colombie, en août.  Il sera projeté sur l’île de la Fantaisie le 7 avril.

. Los Silencios est déjà passé dans beaucoup de festivals, et a reçu de nombreux prix. Des acteurs non-professionnels, dont la grand-mère et la petite fille sont allés dans des festivals et voyaient pour la première fois de leur vie une salle de cinéma.

. Beatriz Seigner est réalisatrice, scénariste et productrice de ce film. Elle a sollicité pour le faire 37 fonds, et n’a obtenu que 5 réponses. « On devait toujours s’expliquer devant des hommes blancs ». Finalement, la co-production est brésilienne, colombienne et française, mais il a fallu 5 ans pour réunir l’argent nécessaire, sachant que le Brésil ne s’est débloqué que lorsqu’un producteur français a bien voulu donner son accord. En France, la diffusion est assurée par Pyramide, dont la directrice de la distribution, Roxane Arnold, qui a des attaches à Auch, était présente à la projection du 25 mars.

 


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