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Source : Mediapart - Héloïse Nio - 9/5/2019

Lundi 14 mai 2018, une classe de l’école Thot, école de français parisienne pour les personnes exilées, est allée rencontrer des élèves du Lycée de Navarre à Donibane Garazi, au Pays Basque. Cofondatrice de l’école Thot, j’ai pu pendant 3 jours, faire découvrir ma terre, sa culture, sa langue, sa nature, à 10 étudiants venus du Soudan, d’Afghanistan, d'Irak, du Bangladesh, du Tchad et de l’Azawad.

Nous avons marché en montagne, mis les pieds dans l’eau fraîche et déchaînée de l’océan Atlantique sous un ciel orageux, regardé le film Nos jours heureux, parlé, cuisiné, dansé sur des musiques chantées dans plus de 10 langues différentes, et ri.


« Le coeur n’a pas de frontières! »

Mais il y avait une autre raison à ce voyage : rencontrer les 140 élèves de seconde du lycée dans lequel j’ai passé 3 années de ma vie. Je ne connaissais pas leur histoire mais je sais où ils ont grandi, dans une région où l’on n’a pas la chance de côtoyer beaucoup de nationalités, religions et cultures différentes. Une région comme beaucoup d’autres, où l’inconnu peut laisser parfois place à la méfiance, la peur.

Cette rencontre était inédite, et cela ne pouvait se faire sans préparation. Du côté du lycée, c’est une équipe d’enseignantes qui a - durant les mois précédent la rencontre - fait un travail profond avec les lycéens. Ils ont essayé de comprendre ce qu’est l’exil, ses douleurs, épreuves et traumatismes, de découvrir la complexité des démarches administratives obligatoires en France. Annie, l’enseignante de français avec qui mes deux collègues, Mariame et Marie, et moi-même avons échangé pour la construction de cette journée, a compris que pour que la journée soit belle il fallait intégrer tous ces éléments en amont. Ainsi, le jour J, on pourrait se concentrer sur l’essentiel : la rencontre humaine.

Du côté de Thot, la préparation a également pris du temps. Nous avons tout d’abord reçu des colis, de la part de chacun des lycéens que nous allions rencontrer, contenant des objets représentant le Pays Basque. On pouvait y trouver balle de pelote, premiers chaussons de danse basque, fromage ou encore pierres et terre des montagnes de leurs villages. Ces objets constituaient le véritable début de notre rencontre avec eux. La découverte du contenu de ces colis m’a prise de court : la vue de la terre, issue de la montagne qui surplombe mon lycée me trouble. Mes racines sont exposées dans cette salle de classe de l’école Thot, ce nouvel univers dont la construction occupe mon corps depuis plus de trois ans. Je comprends que ma terre d’origine me manque, et suis frappée en réalisant que la douleur ressentie est visible, exposée face à des personnes qui sont exilées. Consciente que ces deux déracinements ne sont pas comparables, je me contiens tout en voulant leur montrer à quel point tout cela compte pour moi. J’attrape une feuille sur laquelle je reconnais des paroles de chansons, “Vous les connaissez ? Vous pouvez chanter ?” me demande-t-on, je me lance. La chanson, que j’écoute depuis mon enfance sur un CD conservé précieusement, est un adieu et hommage au poète basque Xalbador.

Les étudiants de Thot, navrés de ne pouvoir en faire autant en envoyant des objets et souvenirs de leurs pays, ont trouvé un autre moyen de témoigner de leur souhait de rencontrer ces lycéens : ils ont écrit. Avec leur professeur Marie, chacun a rédigé une lettre, ensuite envoyée au lycée. Pour accompagner sa lettre, Maher choisira une photographie de lui et de son frère jumeau - dont nous ignorions l’existence - dans la campagne afghane. Zakir décidera de joindre une photographie de lui enfant qu’il a amenée avec lui d’Afghanistan : une photographie papier, une vraie, unique, il y tient.

Sami écrit une lettre qui trônera ensuite sur le panneau d’affichage du lycée :

« Je viens de la région d’Helmand en Afghanistan, je suis originaire d’une ethnie qui s’appelle les Hazaras. Alors tu seras surpris quand tu me verras. Tu sais pourquoi ? Parce que j’ai les yeux bridés. Tu pourras penser que je suis chinois, vietnamien ou cambodgien. Parfois on me dit que je ressemble à un mexicain! Tu me diras toi à qui je ressemble! Mais tu verras, les yeux, la couleur de la peau, la religion… Tout ça ce n’est pas important pour l’amitié! Le coeur n’a pas de frontières! Il me tarde de te connaître et de découvrir le Pays Basque! A bientôt. Sami »


« Vous voulez faire un foot ? »

Nous démarrons la journée par des ateliers de conversation aux thèmes libres. Certains parlent de recettes de cuisine, d’autres improvisent un atelier pour apprendre à mettre un turban touareg. Dans un autre groupe, Shikhali, qui a une prothèse de jambe à cause d’un attentat dont il a été victime en Afghanistan - et durant lequel il a perdu un proche - parle de la guerre dans son pays. Puis, conscient de l’effet de ce récit, il change de sujet, il demande aux lycéens quels métiers ils imaginent faire plus tard. « C’est marrant, toutes les filles me disent qu’elles ne savent pas encore alors que les garçons semblent déjà bien décidés » s’amuse-t-il.  Je constate la force de cet homme, dont chaque pas - rappel des horreurs vécues - semble incarner le fondement d’un combat. Son histoire, que j’ai entendue ce matin-là pour la première fois, est un outil de résistance.

L’après-midi les étudiants de Thot découvrent la pelote basque, et apprennent à y jouer. Shikhali hésite quelques secondes puis se lance pour taper dans la balle. Au bout d’une heure, j’entends « Vous voulez faire un foot ? » proposé par quelques lycéens au groupe d’étudiants de Thot, qui s’essayent - laborieusement pour certains - à la pelote. La décision ne se fait pas attendre et après une composition rapide des équipes, le match commence et tout le monde s’y retrouve. Shikhali prend même le rôle du gardien de but. Marie et moi hésitons alors à l’en dissuader de peur qu’il ne se blesse. Puis je me raisonne, il sait bien mieux que nous ce dont il est capable.

Issouf, Yacine, Zakir et Abdulwahid découvrent la pelote basque au Jai Alai

Après le match, nous nous dirigeons vers le préau où les professeurs préparent des talo au chocolat cuits à la plancha pour tout le monde. J’observe des petits groupes d’étudiants et lycéens qui se créent pendant que d’autres essaient de négocier quelques talo de plus. À 16 heures, nous allons dans la salle de conférence pour la dernière partie de la journée. Une fois installés, les txistulari(1) commencent à jouer des notes de musiques que j’ai si souvent entendues. Des lycéens se placent et nous font découvrir les danses basques, ils nous invitent à les rejoindre et nous dansons tous ensemble. Je me retrouve à nouveau ébranlée, renvoyée à ce jour d’ouverture des colis. Néanmoins, fière de ma ténacité basque, je me ressaisis. Cela ne dure qu’un temps, car nous nous rasseyons et découvrons les titres que nous allons chanter : Bagare et Hegoak, deux célèbres chansons basques.

BAGARE

Hitzak / Paroles
(Araba, Gipuzkoa, Xiberua, Bizkaia, Lapurdi et Nafarra étant les 7 provinces du Pays Basque dans chacune desquelles un basque légèrement différent est parlé)

Araban bagare / En Araba, nous sommes
Gipuzkun bagera / En Guipuzkoa, nous sommes
Xiberun bagire / En Soule, nous sommes
Ta Bizkaian bagara / et en Biscaye, nous sommes
Baita ere, Lapurdi, ta Nafarran. / ainsi qu’en Labourd et en Navarre
Guztiok gara eskualdun / Nous sommes tous Basques
Guztiok anaiak gara / Nous sommes tous frères
Nahiz eta hitz ezberdinez / Bien que nous ayons des mots différents
Bat bera dugu hizkera. / Nous parlons la même langue.
Herri bat dugu osatzen / Nous formons un Pays
Eta gure zabarkeriz / Et par notre paresse, lâcheté
Ez daigun utzi ondatzen. / Ne le laissons pas mourir

Bagare, bagera / nous sommes, nous sommes
Bagire, bagara / nous sommes, nous sommes
Euskera askatzeko oraintxe dugu aukera. / C’est maintenant que nous avons la chance de libérer la langue basque
Bagare, bagera / nous sommes, nous sommes
Bagire, bagara / nous sommes, nous sommes
Euskadi askatzeko oraintxe dugu aukera. / C’est maintenant que nous avons la chance de libérer le Pays Basque

HEGOAK

Hitzak / Paroles
(métaphore à interpréter librement)

Hegoak ebaki banizkio / Si je lui avais coupé les ailes
Neria izango zen / Il aurait été à moi
Ez zuen aldegingo. / Il ne serait pas parti
Bainan horrela / Mais alors
Ez zen gehiago txoria izango. / Il n'aurait plus été un oiseau
Eta nik, / Et moi,
Txoria nuen maite, / C'est l'oiseau que j’aimais

Nous vivons un moment intense. Il ne s’agit plus de rencontre pédagogique, d’un voyage linguistique ou d’exil. Nous chantons à l’unissons dans une langue qui ne ressemble à aucune des langues que les étudiants de l’école - mais aussi mes collègues et certains lycéens - ne connaissent. Et pourtant, l’intensité des paroles semble traverser chacun d’entre nous.


Les ballons des "invités" s'envolent
 

« C’était une journée super, on n’a pas souvent l’occasion ici de rencontrer des personnes qui viennent d’un autre pays »

La journée touche à sa fin, nous nous dirigeons vers la sortie. Un jeune homme prend la parole - je vois qu’il ne fait ni partie des premiers de la classe, ni des lycéens qui se sont le plus investis dans l’organisation de cette journée - et il dit simplement : « C’était une journée super, on n’a pas souvent l’occasion ici de rencontrer des personnes qui viennent d’un autre pays. C’était très intéressant. ». Ce n’était pas une prise de parole préparée, il n’a pas utilisé les mots « étrangers », « réfugiés », « exilés », « migrants ». Je me rends compte que des lignes ont bougé.

Nous sortons et les lycéens lâchent les ballons gonflés à l’hélium portant chacun le nom des invités que nous sommes. Les ballons s’envolent.


« Je n'oublierai jamais l'élégance des Thotiens, leur vérité surtout. »

Il est l’heure de partir, les lycéens ne se ruent pas vers la sortie - à la surprise de leurs professeurs -, ils discutent avec les étudiants de Thot, en petits groupes. Ils prennent des selfies, s’échangent leurs contacts Facebook, tandis que Marie, Mariame, les enseignantes du lycée - Annie, Pauline, Amaia, Émilie, Camille, Gemma et Caroline - et moi observons la scène, impressionnées et encore étourdies par cette journée.

« Il y a des jours comme ça où on danse sur un fil. Tout est nouveau, imprévisible, et ça fait du bien. » m’explique joliment Annie. « Les images, les fragments de vie, les voix nous reviennent en boucle ici, et pour longtemps, tout secoués que nous sommes par votre force à vous. Impressionnés aussi par la vie et l'humanité que vous nous offrez. Un vrai cadeau. Je n'oublierai jamais l'élégance des Thotiens, leur vérité surtout. » résume-t-elle. Moi non plus je n’oublierai jamais ce moment. « Pour ma part, je mesure aussi la chance que nous avons eue de pouvoir préserver un esprit de vérité et d'échange durant cette journée, comme nous l'avions souhaité toutes les deux depuis le départ, en griffonnant nos brouillons sur le comptoir des Allées à Kanbo. Tout se joue sur un fil parfois. » m’écrit-elle, quelques jours plus tard.« C'était bien plus qu'un projet parmi tant d'autres. C'était sans doute la seule action qui fait que l'on ressort différent et grandi par de telles rencontres. Allez Héloïse, pasa uda goxo goxo bat eta nahi duzun arte. Besarkada handi bat eta pottak ! » conclut-elle en basque.

Mon enthousiasme est motivé par l’espoir que le peuple accueille, que notre colère face aux injustices soit féconde. Face aux répressions incessantes, face à la nouvelle montée du racisme et de l’exclusion en Occident j’ai besoin de m’accrocher à de belles histoires, si anecdotiques soient elles, pour rester debout.
J’ai vécu celle-ci l’année dernière, un an plus tard, je prends toute la mesure de ce qu’il s’y est passé. C'est grâce à ces petits pas, ces rencontres humaines, si "organisées" qu'elles en deviennent naturelles, que l’on peut aller vers l’accueil en faisant reculer la peur de l’autre.

Mariame, Marie, Issouf, Shikhali, Abdoulwahid, Abdoalmonem, Sami, Faisal, Yacine, Zakir, Sandhi, Aram, Miliqa, Maher, Mahmoud, Ani, Pauline, Amaia, Émilie, Camille, Gemma eta Caroline, bihotzetik milesker. Milesker ere bai Papa, Caco, Brigitte, Gauthier, Soizik, Caro, Arnaud ta besteei ongi etorri eta laguntzarentzat.

Euskal Herria maitia, faltan botatzen zaitut.

1. Le txistulari est un joueur de txistu - instrument de musique du Pays Basque. Le principe de jeu du txistu est le même que pour toutes les flûtes à trois trous : les notes sont obtenues selon le doigté, mais aussi et surtout par les coups de langue.

À la belle et fameuse table de Philippe Nio
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