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Source : L'Opinion - Ivanne Trippenbach - 22/7/2019

Détresse psychiatrique, souffrance, délinquance, radicalisation… Les agents qui surveillent les étrangers en voie d’éloignement font face à une réalité nerveusement éreintante. Une routine aggravée par l’allongement de la durée maximale de rétention à 90 jours.

Les faits - La députée de la Marne apparentée LREM, Aïna Kuric, a effectué vendredi une visite surprise au centre de rétention administrative (CRA) de Cornebarrieu, près de Toulouse. L’Opinion l’accompagnait. « La procédure manque cruellement de logique ​: on est en train de défaire des processus d’intégration et de miner les conditions de travail des agents ​», a-t-elle constaté, avant le premier débat annuel sur l’immigration prévu en septembre à l’Assemblée nationale. Fin juin, une vingtaine d’associations ont adressé une lettre ouverte au ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, pour alerter sur la situation dans les CRA.

A Toulouse

Ils font le job, mais n’allez pas croire qu’ils aiment ça. « Personne n’est ici par vocation ​», lâche le commandant de police. Par la fenêtre, on aperçoit les barbelés. En fond, des éclats de voix et le bruit des avions qui décollent. Le fonctionnaire supervise le centre de rétention administrative (CRA) de Cornebarrieu, posé en bout de piste de l’aéroport Toulouse-Blagnac. Ici défilent les étrangers sans papiers dans l’attente du vol qui les reconduira vers leur pays d’origine — principalement l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, l’Albanie et la Roumanie. En réalité, 77 % seront libérés.

Une équipe de quatre policiers fixe les écrans de surveillance, un cinquième fouille un homme. Ils s’adressent aux retenus à travers des haut-parleurs. Les agents ont le sentiment de devenir des gardiens de prison, eux qui arborent à l’épaule l’écusson « PAF » (police aux frontières) et qui n’ont pas été « ​formés pour ça ​». « ​Quand on arrive de Paris, tout va bien pendant six mois. Fini le métro, le stress... Et puis doucement, vous commencez à glisser ​», relate un fonctionnaire. Certains craquent après le coup ou l’insulte de trop. Un policier d’origine maghrébine ne s’habitue pas aux « ​harki ​! » qu’il essuie. « ​Soit l’agent vient nous voir, soit c’est à nous de repérer celui qui n’absorbe plus ​», glisse le chef de service en poste depuis 2015.

Robocop. Dans ce lieu clos, dont les portes s’ouvrent à la demande de la députée Aïna Kuric (LREM) dans l’interphone, tout est sujet à tension. Au mur, une télécommande et un allume-cigarette solidement fixés. « ​S’ils jouent avec le feu, on a un problème de maintien de l’ordre. Mais s’ils ne peuvent plus fumer, on a un problème de maintien de l’ordre ​», ironise un policier. Depuis 2017, les agents de la PAF bénéficient de formations au maintien de l’ordre en milieu fermé. Quand ils surgissent en tenue Robocop, le calme revient aussitôt.

A l’intérieur du secteur, les retenus tournent librement en rond. « ​Liberty ​! ​» hurle l’un d’eux en longeant le couloir. Un autre est assis en silence, tête entre les bras, dans la cellule A13. « ​J’essaie de maintenir un équilibre physique et mental ​», confie Sana, un Sénégalais de 37 ans. Trois semaines qu’il est là, après quatre ans à Cherbourg, entre travail au noir et cours de danse africaine. « ​Je veux sortir, aller n’importe où, mais sortir ​», répète-t-il. Dans la promenade, un Marocain de 25 ans a le sourire résigné. Il a vécu huit ans à Avignon, gravi les échelons d’une PME de parqueterie : « ​Je reviendrai ​».

Ces deux dernières années, la situation s’est complexifiée. « ​La population a changé ​; le pauvre gars qui n’a pas de papiers côtoie les malades et les délinquants ​», résume un policier. Les tentatives de suicide sont fréquentes. « ​On a l’impression d’être l’annexe de l’hôpital psychiatrique de Toulouse ​», dénonce Léo Claus, responsable de la Cimade, association présente dans le centre. Un retenu envoyé à l’hôpital revient toujours ​: mieux vaut les « ​frères ​» que les « ​fous ​», entend-on. L’administration gère la détresse avec les moyens du bord, le plus souvent par l’isolement disciplinaire, une pièce exigüe avec un matelas en mousse jaunie. En septembre 2018, un homme passé par là a mis fin à ses jours.

Coût. Dans le bureau du commandant, un tableau de suivi s’étale sur un mur ​: photos d’identité des retenus, nationalité, nombre de jours... Trois colonnes ont été ajoutées en janvier. Elles correspondent aux prolongations possibles de rétention, de 45 à 90 jours, instaurées par la loi Collomb. Si le séjour moyen dure deux semaines en France, le CRA de Toulouse détient le record de 20 jours en moyenne. « ​Ces centres ne sont pas faits pour rester un mois et demi, alors trois mois... ​», note un haut gradé. L’efficacité de la longue durée est déjà contestée. Sur 630 individus, seuls 16 ont été expulsés après 45 jours (au-delà, le laisser-passer consulaire n’est jamais délivré). Et, selon la Cour des comptes, un retenu « ​coûte ​» trois fois plus qu’un détenu en maison d’arrêt...

Une case du tableau mural indique « ​SP ​», pour sortants de prison. A Toulouse, la moitié des retenus sont « ​SP ​». Or, la Direction centrale de la police aux frontières en préconise zéro. Depuis l’attentat de Marseille perpétré fin 2017 par un Tunisien en situation irrégulière, et qui a coûté son poste au préfet du Rhône, la rétention est utilisée à plein régime. « ​L’administration pénitentiaire a largement le temps d’organiser l’expulsion, alors pourquoi cette double peine ​? ​», dénonce la Cimade.

Résultat, tous les publics sont mélangés – de l’ancien détenu pour homicide au touriste dont le visa de séjour a expiré. « ​On gère à vue. Comment je fais autrement ​? ​», se défend le commandant du CRA. Le mois dernier, un Tchétchène radicalisé a séjourné à Cornebarrieu, en plein ramadan. Il choisit le secteur non musulman. Ses condisciples qui n’observent pas le jeûne subissent des menaces... mais le Tchétchène refuse de changer de secteur sous peine de « ​tuer les Arabes ​». La direction tente de le transférer ailleurs, en vain. Il reste à l’isolement près d’un mois. La prison prendra le relais.

Objectifs. La pression sur les CRA n’est pas près de se desserrer, alors qu’Emmanuel Macron a annoncé sa volonté de durcissement sur le front migratoire. « ​Il faut plus d’entrées parce qu’on est en retard sur les objectifs ​», s’est alarmé un policier toulousain. Une politique du chiffre qui ne dit pas son nom. « ​La philosophie est d’enfermer, et le juge fera le tri ​», résume Léo Claus. L’an dernier, quatre Français ont été placés à Cornebarrieu, dont une lycéenne en fugue. Une erreur de « ​faciès ​» rectifiée par le juge après deux jours. Depuis début 2019, 15 familles avec 30 enfants y ont brièvement séjourné, dont un nourrisson de deux semaines.

Parfois des gens sont interpellés avec leur billet d’avion de retour ou sur la route du « ​bled ​» pour les vacances. Fin juin, une expulsion collective par vol charter de 90 Géorgiens, dont 42 mineurs, en principe prohibée par le droit européen, a été vécue comme un nouveau palier. « ​Une expérience terrible de la France. Tous disent ​: je n’ai rien fait. Des enfants n’ont pas eu le temps de prendre leur cartable. Même les policiers en souffrent ​», rapporte la Cimade. Certes, les patrouilles effectuent des roulement fréquents : des journées de onze heures, aux deux tiers — « ​le top dans la police ​», selon un fonctionnaire. Pas sûr que cela suffise. Le commandant regarde par la fenêtre et souffle ​: « ​Qui aimerait venir travailler ici ​? ​».

 

 


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