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Source : nrc.nl - Bram Vermeulen - 6/8/2019 (Traduit du néerlandais par Andries van Ginneken)

Les fabricants d'armes gagnent des millions en présentant les migrations comme un problème de sécurité qui ne peut être résolu que par eux. Mais ainsi l'Europe perd de vue la réalité africaine.

Par Bram Vermeulen du journal néerlandais l’NRC

La rue Montoyer se trouve à exactement 450 mètres du Parlement Européen à Bruxelles. Ce lundi matin ensoleillé la promenade de l'un à l'autre prend précisément 5 minutes. Entre les cafés à la mode et les diplomates sur leurs trottinettes électriques l'Afrique semble très loin. Mais au 7ème étage du numéro 10 se trouve une organisation qui joue un rôle déterminant dans l'approche idéologique européenne du continent. La European Organisation for Security (EOS) est un lobby qui représente les fabricants d'armes les plus importants d'Europe.

« Allo » répond l'interphone et les portes coulissantes s'ouvrent. Les indications à l'entrée montrent que le bâtiment héberge bien d'organisations qui se préoccupent des migrations en provenance d'Afrique : un département de l'ambassade espagnole au premier étage, l'Organisation Internationale pour les Migrations au quatrième. L'agent à l'accueil au septième s'affole quand elle réalise qu'elle a fait entrer un journaliste. « Personne ne peut s'entretenir avec vous. Il vaut mieux que vous envoyiez un e-mail. Le CEO vous répondra. »

Cet e-mail est resté sans réponse.

L'EOS est active dans 154 pays et offre selon son site internet « recherche et services dans divers domaines de sécurité, entre autres la gestion de frontières ». Parmi les nombreux clients qui sont promus par l'EOS dans les couloirs bruxellois se trouvent des fabricants d'armes comme le français Thales, l'italien Leonardo et le pan-européen Airbus. Plusieurs résultats de recherches montrent que que ces entreprises ont imposé leur point de vue et ont ainsi joué un rôle déterminant dans l'évolution de la politique migratoire européenne pendant les dix dernières années.

« Des entreprises militaires et de sécurité ne fournissent pas seulement les moyens pour la surveillance des frontières », écrit la chercheuse italienne Daria Davitti dans un rapport récent sur l'émergence d'entreprises militaires et de sécurité privées dans la politique migratoire européenne. « Elles sont très impliquées dans l'établissement de l'agenda concerné, dans la mesure où elles fournissent les recherches sur lesquelles la politique est basée. Elles présentent les migrations irrégulières comme un problème de sécurité pour lequel il n'y a qu'une solution militaire. Et elles peuvent fournir ces services. »

Les conséquences de cette militarisation de la politique migratoire européenne sont visibles jusqu'au cœur de l'Afrique. Il n'y a pas si longtemps l'Europe envoyait des travailleurs du développement au Sahel pour forer des puits. Pendant les cinq dernières années ce sont les armées européennes et des agents de sécurité qui se sont installés au Sahara pour bloquer les routes migratoires. Les garde-côtes espagnols patrouillent devant la côte mauritanienne. Au Mali les soldats français sont assistés par des soldats des Nations Unies du monde entier. L'armée néerlandaise vient de quitter Gao. Quand le premier ministre Rutte a visité les troupes en 2017, il n'a pas caché pourquoi les soldats néerlandais étaient sur place. « Ce que nous ne voulons évidemment pas est qu'il se trouvent des terroristes parmi les réfugiés qui partent d'ici vers l'Europe. C'est pour cette raison que vous êtes ici » a-t-il dit. Au Niger, depuis toujours la dernière escale pour les voyageurs qui se rendent en Libye et en Algérie, s'activent des soldats italiens, français et allemands. Des drones volent sur l'étendue du désert.

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Quand en 2008 les budgets militaires de beaucoup de pays européens ont diminué, l'industrie de l'armement a adapté ses produits militaires pour qu'ils soient utilisables dans des situations civiles également – comme pour la surveillance des frontières. Elle livre maintenant entre autres des appareils de radar et des technologies d'information utilisés par le garde-frontière pan-européen Frontex. Et le budget de Frontex s'est étoffé : de 6 millions d'Euros en 2006 à 320 millions en 2018, d'après leur site internet.

Jusqu'à 2027 l'Europe a libéré 2,2 milliards pour l'achat de matériel « pour ses opérations sur terre, en mer et dans les airs », comme l'annoncent les chiffres de l'État de l'Union européen de 2018. Des années fastes attendent les clients de l'EOS.

L'EOS fournit la recherche qui précède la prise de décision européenne. En septembre 2010 l'EOS suggère dans un rapport que les pays européens devraient partager l'information de chacun qui à un œil sur la frontière : de la douane au ministère de la Défense aux bateaux de pêche dans la Méditerranée. Trois ans après Eurosur est initié, le système de surveillance de L'Europe où les pays européens mettent en commun tous les data qui servent à sécuriser les frontières extérieures.

L'EOS propose également de donner à Frontex la responsabilité pour les achats, partout dans le monde, des technologies militaires qui peuvent servir à surveiller les frontières européennes. Pour cette surveillance Frontex a besoin de « visualisation aérienne », selon l'EOS. Une vision d'en haut : des drones.

« Frontex a payé plus de 200.000 Euros aux industriels de l'armement pour qu'ils viennent montrer les performances de leurs drones. En 2011 le sujet était encore en discussion, mais entre-temps ils sont utilisés tout au long des frontières », dit le chercheur danois Martin Lemberg-Pedersen, maître de conférence en Global Refugee Studies à l'université d'Aalborg au Danemark.

Frontex commence en 2018 sa surveillance en Méditerranée par des drones, en collaboration avec la European Maritime Safety Agency. Mais des drones ne sauvent pas des hommes. Les pilotes regardent dans leurs locaux de contrôle de loin ce qui se passe en mer, sans pouvoir intervenir. Ils ont remplacé les bateaux de sauvetage de l'UE qui croisaient jusqu'au mois de mars de cette année pour repêcher les naufragés en Méditerranée. « Cet investissement arrive à un moment où l'UE retire ses missions maritimes de la Méditerranée et où elle empêche d'autres missions de sauvetage », écrit le journal britannique The Observer cette semaine. « Les drones de surveillance de Frontex survolent les eaux territoriales de la Libye où depuis l'année dernière aucun naufragé n’a été sauvé. Des bateaux qui peuvent sauver des hommes ont été remplacés par des drones qui ne le peuvent pas », écrit le journal

Selon Martin Lemberg-Pedersen c'est la conséquence logique de la pression de l'industrie de la sécurité. « Des politiciens cherchent une réponse technologique à une question politique. Et cette solution est proposée clef en mains par les entreprises de la sécurité », dit le chercheur danois.

Leur présence se fait sentir dans tous les aéroports africains. « Pouce gauche. Pouce droit. Et regardez la caméra », dit l'agent des douanes à l'arrivée sur l'aéroport de Niamey, la capitale du Niger. L'aéroport n'a que deux tapis roulants poussiéreux pour les valises des passagers qui arrivent, mais a été équipé en appareillage biométrique qui relie les ordinateurs de l'aéroport aux services de sécurité en Europe et aux États-Unis. Les Américains construisent au Niger une base de drones d'une valeur de 100.000 Dollars. L'armée française survole le Niger et ses pays voisins quotidiennement avec au moins cinq drones pour assister plus de 3.000 soldat stationnés au Niger. Des policiers français entraînent leurs collègues nigériens pour arrêter migrants et passeurs.

L'amalgame entre migrations et terrorisme.

Les entreprises de la défense ne fournissent pas seulement les murs, les miradors, les barbelés et les appareils de détection, mais aussi les paquets de provisions pour les îles grecques, ainsi que la surveillance des centres de détention, de l'Europe à l'Australie.

Un des noms les plus redoutables du secteur est la multinationale britannique G4S, aussi un client de l'EOS. G4S ne gère pas seulement des centres de détention sur les îles grecques, mais aussi sur l'île de Manus où l'Australie maintient des demandeurs d'asile. G4S est tenue pour responsable des violences qui ont éclaté sur Manus en 2014 pendant lesquelles un demandeur d'asile iranien a perdu la vie. G4S est également responsable de déportations , comme celle de Jimmy Mubenga qui a perdu la vie lors de sa déportation du Royaume Uni vers l'Angola en 2010. Les agents de G4S ont maintenu leur prise d'étranglement pendant le vol, même s'il a dit : « Je ne peux pas respirer ». Les agents ont fini par être acquittés par manque de preuves.

D'après la chercheuse italienne Daria Davitti des entreprises d'armement ont réussi à présenter les migrations comme un problème de sécurité, plutôt que comme une question des droits de l'homme. « L'amalgame est faite entre les migrations et des attentats terroristes. Les réfugiés sont décrits comme un danger dans les domaines religieux et financier. Et si tu présentes un réfugié comme un danger il n'y a qu'une réponse possible », nous dit Davitti par téléphone de la Suède. Elle est chercheuse à la faculté de droit de l'université de Lund et professeure à l'université de Nottingham.

Le processus de militarisation des frontières s'accélère après l'été de 2015, quand les images de milliers de réfugiés sur la route des Balkans sont montrées à la télévision tous les soirs. Même si ceux-là viennent surtout de Syrie et d'Afghanistan, c'est, après la fermeture de la route des Balkans et l'arrangement avec la Turquie, l'arrêt des migrations en provenance d'Afrique qui devient prioritaire.

Le 18 avril de cette année un bateau de pêche libyen coule et plus de 700 migrants se noient. Après cette tragédie le plus important n'est plus le sauvetage des réfugiés, mais la lutte militarisée contre les réseaux de passeurs, est la thèse de Mark Akkerman, qui est lié au Transnational Institute et le groupe d'action Stop Wapenhandel (Arrêtez la vente d'armes), dans un rapport de recherche Borderwars. L'Opération Sophia est mise sur orbite et a comme objectif « des tentatives systématiques d'identifier, d'arrêter et de détruire des bateaux, ainsi que les autres moyens utilisés par les réseaux de passeurs. » Des bateaux, des hélicoptères et des avions sont mis à disposition. « Cependant ce ne sont pas les passeurs, mais l'escalade de la militarisation des moyens pour arrêter les migrations qui sont la raison principale de la mort des migrants », écrit Akkerman.

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Il attire l'attention sur le fait que les entreprises qui vendent les technologies sécuritaires sont aussi actives dans les guerres qui sont responsables de beaucoup de mouvements de migration. « L'Industrie profite de deux façons de la tragédie : d'abord en propageant des conflits dans la région de façon que les gens doivent s'enfuir de leurs maisons. Ensuite en arrêtant les réfugiés sur le chemin vers la sécurité », écrit il.

Prenez comme exemple le BAE Systems britannique. En 2015 cette entreprise a fait un cinquième de son chiffre d'affaires en Arabie Saoudite, entre autres avec des avions de combat qui sont utilisés au Yémen. Les clients les plus importants de l'EOS, comme Thales, Finmeccanica et Airbus, ont tous des offices au Moyen-Orient.

Dans son livre qui vient de paraître No Go World l'anthropologue suédois Ruben Andersson se demande ce que cette militarisation des frontières a réellement rapporté. Il indique que tous ces moyens militaires ne sont pas une solution pour les problèmes que posent les migrations. « Ils ne font qu'augmenter le stress aux frontières, le chaos et le nombre de morts », dit il. Comparez cela avec la réaction au 11 septembre. Après cette War on Terror qui a coûtée des fortunes, le nombre de victimes d'attentats terroristes dans le monde a été multiplié par dix, de 3.000 victimes en 2000 à 29.000 victimes en 2016. Les interventions ont exacerbé le problème. »

Il analyse dans son livre que le monde non-occidental, du Mali via la Somalie jusqu'à l'Afghanistan, se mue progressivement en un no-go-zone. Les décideurs politiques, diplomates et ONG occidentaux n'osent plus voyager dans les régions où ils veulent intervenir – ils ne se fient plus qu'à une politique à distance. Des drones. Ou ils utilisent des milices comme intermédiaires, des milices qui ont intérêt à exagérer les dangers. « Ainsi ils deviennent de courte vue. Comme si on regardait le monde par une paille en plastique, où on ne voit plus que les attentats, sans voir le reste du paysage. Nous créons une fausse image du monde, un monde de zones vertes et rouges. Nous finissons par croire que les dangers n'existent que dans certains pays, chez certaines populations. »

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Le Sahel est le meilleur exemple. Malgré l'intervention de l'armée française et la présence de milliers de casques bleus, dont les néerlandais, la sécurité au Mali s'est énormément détériorée. Les pays voisins, le Niger et le Burkina Faso, sont entraînés dans la spirale descendante.

Au Mali aussi les diplomates, les ONG et les journalistes évitent les zones de danger au centre et dans le nord du pays. Ils nichent ensemble dans la capitale Bamako, à des milliers de kilomètres de la région où ils veulent intervenir. La même chose se passe dans le pays voisin, le Niger, ou en Somalie, un pays où les Américains procèdent presque quotidiennement à des bombardements avec des drones, mais où ils ne mettent plus que rarement pied à terre.

Les pays avec qui l'Europe conclut des partenariats pour résoudre les problèmes profitent de cette absence physique et abusent des peurs occidentales. Des pays comme la Libye et le Niger font payer l'Europe un prix de plus en plus élevé pour sa phobie des migrations. Précédemment cela s'est passé en Mauritanie où la Guardia Civil patrouille toujours devant la côte. Toutes les patrouilles réunies n'ont plus intercepté un seul migrant depuis 2008, les garde-côtes ont raconté à l'NRC l'année dernière. Depuis ce moment la route vers les Îles Canaries a été hermétiquement fermée.

Pour obtenir plus de soutien de Madrid quand-même, les autorités mauritaniennes se sont mis d'après Andersson à arrêter des Africains de l'Ouest qui n'avaient même pas l'intention de voyager vers l'Europe. « C'est ainsi que nous nourrissons la bête », dit Andersson.

Les intérêts à nourrir les peurs dépassent la nécessité de ne pas perdre de vue la réalité. « Les entreprises de sécurité veulent vendre, les politiciens veulent des votes, les médias veulent de l'audimat, les ONG veulent des financements. Ils se présentent comme la solution pour tous ces problèmes. Ils nient que les problèmes sont des problèmes structurels, que nous avons aidé à créer nous-mêmes. Des problèmes que nous ne pouvons pas résoudre à distance. »

Mais les entreprises de sécurité promettent le contraire. Elles séduisent leurs clients avec des textes que le chercheur danois Martin Lemberg-Pedersen appelle totalitaires. « Ils prétendent avoir la science infuse, avec des yeux dans l'air qui voient arriver les problèmes de loin, bien avant les frontières. C'est une vision totalitaire sur la vie. Mais la technologie ne peut pas attraper la vie. Les entreprises font des promesses qui ne seront jamais réalisées. On n'a qu'à regarder l'horreur absolue de ce qui se passe encore tous les jours en mer entre l'Italie et la Libye. Rien n'a été résolu. »

 

 


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